Comment imaginer ce que sera l’homme alors, physiquement et moralement, intellectuellement et socialement ? Qu’affirmer, qu’indiquer même sans risquer de nous égarer dans le domaine périlleux de l’imagination et de la rêverie ?… Tout, d’ailleurs, est possible : l’évolution, à n’envisager que le point de vue social, a fait de certains insectes, du nôtre par exemple, des individualistes résolus, et de certains autres, comme les fourmis ou les abeilles, des communistes accomplis.
Que l’humanité future soit une collection de vastes fourmilières ou que la planète Terre se transforme en une sorte de champ immense où les hommes, mâles et femelles, isolés et voisins, ne se rencontreront que pour s’accoupler et produire, dans un cas comme dans l’autre, gardons-nous de prononcer le mot de progrès ou de décadence… L’œuvre de la nature, nous n’avons pas à la juger ; plus que jamais notre esprit et notre pensée sont inférieurs, en pareilles matières, à concevoir et à définir la mesure qui jauge le bien et le mal. Ni progrès ni décadence : évolution. Mais dans quel sens celle-ci doit se produire, voilà qui ne laisse point de doute ; ce n’est point parce que nous sommes les derniers-nés sur la Terre que la Nature et le Créateur renonceront en notre faveur, — ou par haine de nous, — à leur dessein manifeste en tout de réaliser des simplifications et d’aboutir au moindre effort.
Ainsi, ce qui fait qu’il y a encore, dans l’humanité, des personnalités, c’est précisément son extrême jeunesse. Chez les autres mammifères, chez les oiseaux, chez les poissons même, la personnalité n’est pas encore tout à fait anéantie, et la fréquentation humaine semble particulièrement réveiller en certains de ces animaux des habiletés, des roueries, des facultés d’adaptation qui furent autrefois indispensables aux meilleurs d’entre eux pour assurer la vie de l’espèce. Un chien ou un chat a très nettement un caractère ; il en est de bons et de méchants, de laborieux et de paresseux, de propres et de malpropres, d’honnêtes et d’enclins aux rapines, tout ceci en dehors de la bonté ou de la cruauté du maître que le sort leur a dévolu ; tous les chevaux ne sont pas également dressables ; dans la même basse-cour, des volailles de la même couvée sont les unes très sauvages et d’autres familières ; dans la pièce d’eau de Fontainebleau, ce sont toujours les mêmes carpes qui viennent happer le pain au bout des doigts du promeneur.
Dans le monde des insectes, rien de pareil n’est observable, si minutieuse que soit notre observation.
Sur les quelque dix mille grillons que j’ai connus et fréquentés depuis que je suis au monde, nul trait qui distinguât l’un de l’autre ; ils s’apprivoisent, ai-je écrit, et j’entends par là qu’ils s’accoutument facilement à être manipulés par nous, à ne pas s’effrayer de notre contact, même à venir, à heures fixes, quêter de nous des gourmandises ; mais ils en sont tous là… J’ajoute que je n’ai jamais vu personnellement un grillon appréciablement plus beau ou plus fort qu’un autre et qu’il n’y a sûrement pas d’infirmes de naissance dans cette race ; si Grillon vient par hasard au monde avec une patte torse ou contrefaite (j’ai constaté cela deux fois en tout), c’est assurément que l’œuf, où il vivait déjà, a été bousculé et de quelque manière endommagé.
Donc, absence de personnalité et égalité absolue entre individus d’espèce identique. Me basant sur la différence qui existe entre l’âge de la race grillonne et celui de la nôtre, soit une dizaine de millions d’années (très approximativement !) force m’est de professer que les temps de l’égalité entre êtres humains ne sont pas encore venus, et que ceux des êtres humains qui fondent sur ce principe d’égalité leurs doctrines morales ou sociales, me font l’effet de gamins ambitieux de jouer à l’homme et même au vieillard. Un de mes parents me grondait, s’indignait même, quand, à Agen, sur la belle promenade du Gravier, je me promenais gravement, dignement, en tenant entre mes lèvres une de ces queues de feuilles de platanes qui imitent à merveille une minuscule pipe ; ce fut le même, en revanche, qui m’offrit mes premières cigarettes, quand il estima que j’avais l’âge de fumer, sinon sans dommage, du moins sans ridicule.
Chaque chose arrive à son heure, et n’arrive que trop tôt, dans l’évolution de l’espèce comme dans celle de l’individu. L’égalité entre hommes ne saurait être effectivement décrétée par des lois ou par des caprices de castes. Que cette aspiration vers un lointain avenir, cette envie inconsciente de hâter notre marche en avant, soit légitime et même louable, il se peut ; je fais simplement remarquer, en passant, qu’il n’est pas besoin d’avoir dépassé le milieu du chemin pour ne pas déjà regretter sa première jeunesse et que, tout comme un homme, l’humanité n’aurait pas grand intérêt sentimental ou profit matériel à se vouloir vieillir trop tôt.
Mais que ce nivellement et cette uniformité soient en voie de se réaliser lentement pour nous comme ils l’ont fait à peu près absolument chez les autres vertébrés et totalement chez le reste des êtres, ceci, à tort ou à raison, je crois pouvoir l’affirmer ici. Qu’il y ait lieu de regretter dans l’avenir un temps où les plus forts, les plus beaux, les meilleurs triomphaient et devaient triompher pour assurer la vie de leur race par leur vie individuelle, ceci ne regarde que les poètes futurs ; la Nature seule a droit de juger et force pour exécuter ses jugements ; ils sont sans appel et je n’ai ici d’autre intention, considérant ce qui fut ou qui est, que de les prévoir, d’imaginer les résultats de la délibération qui se poursuit et où le plus éloquent de nous n’a point de voix.
Oui, tout porte à croire qu’un jour, grillons solitaires ou fourmis sociables, tous les hommes seront égaux, qu’on ne parlera plus de beauté ou de laideur, de force ou de faiblesse, de grandeur ou de bassesse d’âme, parce que tout cela n’existera plus et n’aura plus besoin d’exister ; l’intelligence, la raison ou, pour mieux dire, les facultés que nous dénommons orgueilleusement ainsi, seront elles-mêmes devenues de moins en moins nécessaires ; l’instinct suffira pour l’accomplissement de notre œuvre vitale, pour assurer notre existence et l’existence de ceux qui naîtront de nous. Et peut-être la Terre est-elle assez jeune encore pour qu’en ses puissantes entrailles, dans les profondeurs vierges de ses mers, par exemple, s’élabore une nouvelle race d’êtres, destinés à nous remplacer, à rappeler de près ou de loin ce que nous sommes actuellement, quand notre race à nous pourra subsister et persister mécaniquement, instinctivement, invariablement, sans ces vertus spécifiques mais momentanées, prêts d’un usurier indulgent, que sont notre raison et notre intelligence.
Ceci dit, je comprends de moins en moins ceux qui veulent hâter l’avenir, et je me félicite de vivre en mon temps, si fécond qu’il ait été en horreurs et en tristesse.