Du reste, — qu’on me permette d’insister là-dessus, — j’ai averti que mon intention, ici, était de danser avec des ombres…


Mais je veux aussi danser avec un rayon de lumière.

Infra nos quoque caelum quaerendum est, a écrit Spinosa. Astronome de ce ciel d’en bas, je pense que, la destinée de notre race, nous apprendrons mieux à la connaître en étudiant la vie d’une humble bestiole qu’en marchant le nez en l’air, sous prétexte de discerner l’avenir dans la figure et les mouvements des astres… Mais la juste terreur de regarder en l’air ne doit, sous aucun prétexte, nous ôter l’envie de « voir plus haut ».

Il n’y a eu tout au long de ces pages que de la physique au sens propre du mot : observer, comprendre et tenter de traduire, telle fut ma règle ; pas plus que je n’ai voulu à l’instant me mêler de politique ou de sociologie, je ne tiens, pour finir, à ébaucher des discussions métaphysiques, à tenter des hauteurs d’où je retomberais en écrasant mon sujet. Mais je n’ai pas hésité à écrire que l’absurdité de l’idée de mort me semblait évidente pour un insecte comme Grillon et je ne puis m’empêcher, à ce propos, de faire un retour sur nous-mêmes.

La force que nous appelons vie n’est pas plus destinée à rester éternellement ignorée de nous, sinon en son essence, du moins en ses causes, que des forces comme la chaleur, la lumière, et toutes les autres manifestations de l’énergie. Dans le Dictionnaire des Merveilles de la Nature, publié en 1781 sous le patronage de l’Académie des Sciences, l’existence des Hommes-marins, tritons ou sirènes, n’était pas encore très catégoriquement niée par la science officielle, mais tout ce qui nous est dit des phénomènes électriques nous semble à peu près aussi puéril que n’importe quelle histoire de magie ou de sorcellerie. A moins d’un siècle et demi en arrière de nous, l’étude de la force électricité était donc encore dans l’enfance, dans les limbes ou les à-côtés du savoir, un peu comme de nos jours la force qui préside à ces phénomènes psychiques dont les spirites ne doutent pas un peu trop tôt et que le reste des hommes aurait tort de nier par principe. Au même titre que la chaleur, la lumière, — ou l’électricité, — la vie est une des formes de l’énergie universelle et, comme telle, susceptible, un jour lointain ou proche, d’être connue clairement, asservie, domestiquée et peut-être même modérée ou activée par notre industrie dans une certaine mesure. A noter en passant qu’il n’y aurait pas lieu de conclure de là à la différence foncière de l’animal et de l’homme et à la supériorité de celui-ci sur celui-là, car, en ce point aussi, l’instinct a devancé, comme il était normal, sa sœur cadette l’intelligence : que d’animaux connaissent l’art de ralentir leur vie, c’est-à-dire de la prolonger ?… Et que dire de l’anguillule des gouttières, que la sécheresse rend inerte et cassante comme herbe morte, et qui, après des mois et des mois, pour peu qu’on l’humecte, renaît, redevient capable de bouger et de produire ?

Rien ne se crée, rien ne se perd. Il est donc illogique d’admettre que la force qui nous a fait respirer, sentir et nous mouvoir, puisse s’anéantir lors de la dissociation des éléments qui ont constitué notre chair et notre ossature. Qu’il y ait transformation, cela se peut concevoir et ici se pose une fois de plus le problème de l’au-delà, qui depuis des siècles a donné l’essor à tant de sublimes rêves ou provoqué tant d’oiseuses discussions. Là aussi, il nous aura été tout au moins profitable de regarder le ciel d’en bas, puisque, pour un être comme Grillon, la notion de la mort nous est apparue comme absurde ou inexistante.

Mais, qui croit humainement à l’immortalité de l’âme, il entend par cette expression trop vague, scolaire et même scolastique, survie effective et perpétuation de la personnalité. Or, l’insecte n’a pas ou n’a plus de personnalité. L’angoisse humaine au sujet de ce qui nous attend après la mort serait donc uniquement réservée aux siècles « d’intelligence et de raison » que l’usurier indulgent consent à notre race ? Du seul fait qu’une personnalité, une conscience et un caractère distincts s’imposent pour longtemps encore dans notre cas, nous serions donc moins favorisés que les êtres plus vieux que nous, pour qui la possibilité de retomber au néant est une interrogation qui ne se pose même pas, puisqu’ils ne sauraient douter d’être éternels, si cette épithète avait un sens dans leur langage ? Les vertus, — ou les imperfections, — attachées à la jeunesse de l’humanité lui vaudraient, et ne vaudraient qu’à elle, la plus douloureuse, la plus cruelle des incertitudes ?

Eh bien, non ! Rien ne se créant ni ne se perdant, il n’y a aucune raison pour que cette personnalité, grandeur ou faiblesse dont chaque homme dispose encore, se perde ou s’évanouisse. Si la force qui nous anima, ne peut, après la putréfaction des cellules qui nous composèrent, s’anéantir, une partie et un reflet tout au moins des qualités qui caractérisèrent cette force, doivent rester attachés à elle et vivre de son incontestable éternité. Ici la science se récuse, mais la lueur sourde ou éclatante de l’intuition, le reflet avec lequel j’ai voulu danser, nous rassure et nous guide ; que la foi nous prête en outre ses ailes, et nous atteindrons vite, sans risquer d’en redescendre jamais, au faîte flamboyant des réconfortantes certitudes. Sophistique est l’argument qui voudrait nous faire tenir l’ombre vers laquelle le temps nous pousse pour pareille à celle du néant dont nous sommes sortis. Si minime que soit un passage humain sur la terre, si faibles ou mesquines que soient ses traces, elles demeurent dans la force libérée comme dans la matière redevenue brute. Nous n’accomplissons rien de sublime, nous ne perpétrons rien d’immonde qui en toute logique ne soit éternel par ses conséquences et ses effets. Ah ! je ne voudrais en rien attribuer à ces réflexions suprêmes un sens moral, verser dans des indications dogmatiques, mais s’il m’est permis de faire parler ici un homme un peu comme j’ai fait ailleurs parler Grillon, quelle prière pourrai-je, moi, adresser à la Vie ?

O Vie, ô départ du port d’ombre et de néant vers l’infinie aventure, sois ici saluée et bénie, telle que tu es encore en cet âge de mon espèce. Garde moi, jusqu’au bout de la terrestre randonnée, tel que je suis, vertus et vices ; réalise-moi chaque jour davantage ; fais-moi profiter de cette possibilité d’être moi-même que mes descendants lointains ne soupçonneront probablement pas et qui m’est, à moi, une garantie de l’éternité telle que je l’admire et la convoite ; sois l’artiste de toutes mes sensations et de tous mes sentiments ; sculpte et modèle, peins et dessine, danse, chante, verse tes aromes et tes liqueurs, balance tes encensoirs, prépare tes festins, éblouis, étourdis, exalte. Ne me sépare pas plus de mes désirs futiles que de mes nobles et pures ambitions. De la sorte, devenu riche d’un bénéfice acquis à des jeux où la tricherie est impossible, j’aurai, quand sonnera l’heure, la conviction que cette fortune ne peut s’anéantir ; peu à peu, dans le noir vers lequel il semble à tant d’hommes qu’ils roulent, un peu d’éternité flamboiera, un point lumineux, à peine distinct d’abord, mais qui s’élargira, deviendra astre, soleil, chassera toute l’ombre redoutée, si je le mérite…