Petite vie… Que pouvons-nous entendre de précis, nous autres hommes, par ces deux mots ? Rien, sinon qu’il s’agit d’une vie que notre présomption nous autorise sommairement à considérer comme inférieure à la nôtre, aussi bien dans l’espace que dans le temps, c’est-à-dire au point de vue des catégories kantiennes de l’entendement. Mais Kant, qui fut par ailleurs un pion obtus et prétentieux, a eu du moins quelques immortels éclairs en ce qui concerne la relativité de notre connaissance. Le temps, l’espace, ce sont des trucs, si j’ose employer ce mot, ou, pour mieux dire, des ersatz inventés par notre misère ; afin de nous donner l’illusion enivrante de définir quelques lois naturelles et de comprendre l’univers.

Petite vie. — J’ai dit ailleurs, à peu de choses près, que si l’homme était le maître et le seigneur de la Terre, ce n’était pas là une royauté de droit divin ; qu’il avait eu une chance infinie dans la lutte pour la vie des espèces ; que certains dinosauriens, par exemple, possédaient la station verticale avant lui, et que, dans des temps où la Terre était encore vaste, où le mystère régnait au delà des mers, un Christophe Colomb ou un Vasco de Gama auraient pu, logiquement, trouver dans les terres inconnues où ils abordaient, une race qui, sans être en aucune façon humaine, eût été capable, elle aussi, d’évoluer jusqu’à l’intelligence et à la raison.

Qu’entendons-nous par l’intelligence ou la raison ? Pour l’instant, je me borne à répondre que, ce qui distingue l’homme de la bête, c’est la faculté, uniquement concédée à celui-là sur la terre, d’adjoindre à son corps des organes artificiels par lesquels il diminue sa douleur ou sa peine, et pare à son insuffisance. Il a été le seul être capable de remédier à son pelage minime par le feu ou par la vêture ; la première machine qu’il inventa fut sans doute la trique (dont usent encore eux-mêmes les grands anthropomorphes), pour suppléer à son défaut de griffes, de crocs et de biceps suffisants… Il n’avait pas d’ailes ; notre époque l’aura vu s’offrir ce luxe triomphalement…

Que de chemin parcouru ! Et c’est là que semble résider le miracle ; nos professeurs de philosophie nous l’ont expliqué ou, plus modestement parlant, défini, en opposant l’instinct et l’intelligence. Je garde personnellement la certitude que, pour une raison supérieure à la nôtre et dont nous serions un peu naïfs de douter, des mots comme intelligence et instinct doivent avoir une signification aussi bornée ou douteuse que celle des catégories de l’entendement.

Bernardin de Saint-Pierre, s’il tenait ici la plume au lieu de moi, n’hésiterait pas à écrire que l’observation méticuleuse d’un insecte impose la certitude d’une divine Providence. Je me garderai d’être si ambitieux dans mes affirmations, surtout au début d’un essai qui ne vaudra que par sa modestie résolue. Mais n’est-il pas possible d’imaginer, — et ceci sans qu’une science autre que la nôtre et qu’il est possible d’imaginer elle-même, s’oppose à de telles imaginations — d’imaginer, dis-je, que l’homme ne siège pas au suprême échelon sur l’échelle des êtres périssables ?

Que sommes-nous pour Grillon, pour Grillon qui n’est pas le premier venu dans le monde si supérieurement armé des insectes, pour Grillon qui, à défaut de carapace, sait se construire une sûre maison, pour Grillon, dont le cerveau pèse proportionnellement environ trois fois plus que le nôtre, pour Grillon qui n’a pas eu besoin d’inventer des machines parce qu’il apporte en naissant au monde tous les instruments nécessaires à ses goûts et à sa relative sécurité de créature mortelle ?… Plus loin, j’essaierai de traduire en parler d’homme l’univers tel qu’il peut vraisemblablement se refléter en des sens d’insecte ; mais, avant même que je développe de manière précise mes observations, que risquons-nous d’être pour Grillon, nous autres hommes, sinon quelque chose qui pourrait correspondre en sa pensée à ce qu’est pour nous un cataclysme naturel formidable et contre lequel notre industrie ne peut rien ?

Relativité. Tout est relativité. Quand un pied humain est posé sur une fourmilière par un rêveur ou un promeneur solitaire, pourquoi ne pas admettre que, dans leur petit monde, les fourmis en accusent la Fatalité ou Dieu, selon les opinions philosophiques ou religieuses qu’elles ont ?

Le monde sensible, social et vital d’une fourmilière tient dans un rayon d’une cinquantaine de mètres au plus, celui de Grillon dans un rayon de quelque vingt mètres. Le monde humain, considéré du même point de vue, se borne à peu près à la Terre, « grain de poussière dans l’Infini », pour user d’une banalité qui a peut-être ici sa valeur. Qui sait si des êtres qui ne sont pas plus divins que nous, mais qui nous sont momentanément inconnaissables, sinon inconcevables, des êtres, par exemple, d’un monde gravitant autour de l’étoile α du Centaure, la plus rapprochée du Soleil, ou des êtres tributaires d’un Soleil plus lointain encore, ne sont point, par rêveuse négligence ou cruauté légère, coupables de ces coups de pied dans la fourmilière humaine que nous dénommons inondations, convulsions sismiques, grippe espagnole, terreurs de l’An Mille, plaies égyptiaques ou guerre de Cent Ans ?