Un savant qui avait su, par rare fortune, garder de précieuses vertus imaginatives et une grande défiance des choses écrites, Henri Poincaré, est l’auteur de pages qui m’ont, très jeune, heureusement bouleversé. Autant qu’il m’en souvient, c’est dans des exemplaires dépareillés de la Revue de Paris que je connus pour la première fois, fragmentairement, ces harmonieux développements d’idées, écrits d’ailleurs en bon français, d’où il est apparu que la certitude des vérités géométriques n’est pas elle-même exempte d’un certain relativisme. Elevé au beau vieux lycée génovéfain que nous appelions plus familièrement Bazar-Quatre, je cachais ces feuillets religieusement découpés, au plus secret de ma case d’interne. Car c’eût été, en toute vraisemblance, lecture compromettante, si on les y avait dénichés : Victor Delbos, notre professeur de philosophie, était kantien au point de nous parler de ce Dieu-là comme si ce Dieu eût été sa créature, ce qui est le comble de l’orgueil humain, et l’on peut bien dire, du reste, qu’il le refabriquait à l’usage de ses disciples chaque année et toutes fois plus beau. L’esprit de la « Nouvelle Sorbonne » planait inexorablement alors sur la colline vouée à Madame Geneviève, et notre distingué maître n’eût pas raisonnablement admis qu’un clair esprit français se permît d’aller plus loin, et par des chemins plus élégants, que son grand philosophe teuton, dans ce que l’on pourrait appeler l’expérience et l’intuition de la relativité.
Digression que m’impose ma sincérité, mais qui me chagrine parce qu’elle peut paraître d’un côté louangeuse et de l’autre satirique ! Que cette méfiance envers moi-même soit suspecte aux yeux des autres, et il y aura déjà de ma part une erreur, une expression maladroite de mes sentiments et de mes pensées, une défaillance dans ma méthode. Ce livre voudrait tellement être un livre de vérité toute nue et de naïve bonne foi ! Mais j’en appelle à tous ceux qui ont écrit : ce que j’essaie n’est-il pas effroyablement difficile à notre époque, quelque bonne volonté que j’aie ?
Je n’ai parlé d’un certain relativisme des vérités géométriques qu’à propos de Grillon, et je semblais oublier mon héros. Si la science par excellence peut, par un esprit qui s’y connaissait, n’être jugée infaillible qu’humainement parlant, que dire des autres sciences et surtout de celles qui se vouent à l’explication des phénomènes biologiques et naturels ?
Ceux qui ont philosophé en pareille matière, qui ont induit, déduit, formulé des conclusions ou des lois m’ont toujours paru à la fois prodigieusement infirmes et souverainement habiles. Ils ont eu, en tout cas, l’art presque magique des formules ou l’art plus étonnant encore de faire rédiger celles-ci inconsciemment par ceux qui se proclamaient leurs admirateurs ou se réclamaient d’eux. J’ai laissé de côté Haeckel, qui a refabriqué l’histoire de la vie comme un cordonnier de village ressemellerait, pour une ancienne servante, des chaussures jadis par elle à sa patronne volées. Mais voici le chevalier de Lamarck, qui nous oblige, en pensant à lui, de nous souvenir que l’homme descend du singe ; voici Charles-Robert Darwin qui, sur la même question, modifie la formule et nous force à bien nous enfoncer dans le crâne cette idée que le singe est un homme qui a mal tourné !… Formules trop faciles à retenir, dont les philosophes de la biologie et des sciences naturelles ne sont peut-être pas tout à fait responsables, mais qui ont le tort (de par leur aptitude à être rabâchées et leur doctrinarisme péremptoire) d’être agréables aux primaires et aux demi-savants !… Que de belles et laborieuses vies risquent, par mésaventure analogue, de s’amoindrir aux yeux de ceux qui sauraient le mieux les chérir et les respecter !
Ne me piquant pas de philosophie, je ne risque rien à tenter moi-même une formule. Afin de mieux éclairer l’âme et la vie de Grillon, je vais donc poser, au début de son histoire, une nouvelle variante des opinions concernant la parenté ou, pour plus respectueusement parler, les rapports de l’homme et du singe : je crois que celui-ci nous fut, en des temps très lointains, un parent assez favorisé pour n’avoir pas besoin de devenir homme.
Transformisme ! Sélection naturelle !… Haeckel a naturellement ajouté, ce qui était déjà chez lui du plus pur pangermanisme : Lutte pour la vie !… Loi du plus fort !… Car j’ai souvent l’œuvre de Darwin sous les yeux et je ne voudrais pas contribuer à être responsable des absurdités que la basse « bourgeoisie intellectuelle » lui prête. Cette nigauderie de lutte pour la vie où c’est le plus fort qui triomphe, il la faut considérer encore comme un ersatz, et la nationalité de ses inventeurs est facile à identifier.
Lutte pour la vie ! Droit du plus fort !… Quiconque ira sans passion jusqu’au bout de cette étude pourra ajouter à ces exclamations d’autres exclamations qui sont miennes et par quoi je les juge : Naïveté !… Aveuglement !… Orgueil !… La vérité est que, dans l’évolution des espèces, ce ne sont jamais les plus forts qui ont triomphé. Dans l’espèce particulière qui a nom Humanité, la victoire des démocraties nous en offre un exemple dont Sirius se moque, dont certains ont le droit de s’attrister et de s’irriter, mais qui n’en est pas moins péremptoire. Je répète que je ne veux pas « faire de science » ici, et je le répéterai toutes les fois qu’il me paraîtra nécessaire, encore qu’une telle méthode de discours se heurte aux principes que m’enseignaient les maîtres d’ailleurs très chers qui contribuèrent à m’instruire dans l’art de ma langue française et dans celui de l’accommoder, quand j’étais sous leurs ordres, en « rhétorique supérieure ».
Je ne veux point « faire de science ». Et c’est pour cela que, sans citations ni références, j’affirme ici que le « plus fort » n’a pas triomphé sur la terre, qu’il n’y triomphera probablement jamais. Pourquoi ? Je crois que Maman Nature partage la faiblesse de la plupart des mères à l’égard de leurs enfants maladifs ou mal venus : le plus faible et le plus inutile est celui qu’elle chérit le plus : « Toi, tu as d’énormes canines aptes à égorger un grand félin, des membres supérieurs capables de déraciner un chêne de dix ans… Reste singe. Tu ne t’en trouveras pas plus mal et cela simplifiera ma besogne… »