Mystérieuse besogne, et bien compliquée sans doute, que celle du sous-ordre de Maman Nature, ou, pour mieux dire, de l’officier gestionnaire de la planète Terre !… Quelle paperasserie élaborée en dehors du temps et sur une cinquième ou sixième dimension de l’espace doit y présider, tandis que nous continuons de vivre les uns le front bas, d’autres « os sublime » !

Os sublime ! Ne nous y trompons pas ; cela signifie : le front dans les étoiles, ou quelque chose d’approchant. Mais, dans ce cas-là, rappelons-nous le puits de l’astronome…

Un petit d’homme tout nu, à la suite d’une aventure vraiment inquiétante pour ses futurs amis, tombe en pleine jungle et, plus précisément, dans le clan des loups de Senones. Au bout de très peu d’années terrestres, il est le maître de la Jungle. Pourquoi ? Parce qu’il était infiniment faible et aussi peu velu qu’une grenouille, dont ses parents adoptifs, les loups, lui avaient donné le nom. Le petit hindou de Kipling a tété le lait de mère Louve, dormi dans les anneaux de Kaa le boa, joué avec Bagheera la panthère noire, intimidé Hâthi lui-même qui est le plus vieux de la Jungle, combattu l’invasion du Chien-Rouge, qui est un cataclysme aussi terrible que le déluge… Puis, dans un livre qui n’est plus pour les enfants, il semble devoir finir ses jours au service du grand empire anglais, aidé de ses frères-loups, ce qui est une façon d’asseoir son existence bien moins puérilement politique ou nationaliste que profondément humaine et terrestre.

Il y a eu ce miracle, en nos temps, d’un livre aussi plein de sens éternel que ceux que nous a légués la primitive humanité chantante…

II

Grillon est du nombre des insectes à qui fut refusé le don du vol.

Les insectes utilisent tantôt le mode de sustentation dans l’atmosphère que les appareils humains ont aujourd’hui copié avec bonheur, tantôt divers autres procédés d’envol et de vol que nous ne savons pas imiter encore. Ainsi la plupart des coléoptères sont de merveilleux aéroplanes naturels, aux ailes fixes, et que la force tourbillonnante, quasi hélicoïdale des bouts d’élytres, entraîne dans l’espace avec une rapidité considérable, mais aussi avec des difficultés au départ et à l’atterrissage qui font penser à l’infirmité la plus pénible du vol humain tel que notre génération l’aura pratiqué. Dans l’ordre des orthoptères, dont est Grillon, le vol à ailes battantes, en vain tenté jusqu’ici par les mécanismes ou organes artificiels dus à l’intelligence des bipèdes supérieurs, a été fort bien réalisé par diverses espèces de sauterelles et par la mante religieuse, pour ne citer que des insectes connus sous nos climats.

Quant à Grillon, il a, lui aussi, des ailes, disposées au repos de la même façon que celles, par exemple, de son parent Criquet, mais les muscles qui les attachent à son corselet ne lui permettent pas de s’en servir autrement que pour le chant, lorsqu’il est mâle et que c’est sa suprême métamorphose, la saison de ses amours.

Les naturalistes ont dû, en conséquence, inventer une sous-classification pour lui : orthoptère sauteur.

Pourquoi Grillon a-t-il pu persister au cours des temps sans la faveur du vol ? En vertu des avantages offerts aux déshérités et aux faibles… Il n’avait pas besoin de voler parce qu’il était capable d’un effort moindre, à savoir de sauter dès que sorti de l’œuf, et capable surtout d’un effort dans un autre sens, à savoir de creuser le sol et de s’y gîter.