J’ai déjà dit le volume de son cerveau, qui est, proportionnellement, le triple du nôtre ; ses nerfs faciaux feraient envie à un Martien de Wells ; comme un Sélénite du même Wells, il a une figure en « seau à charbon », inexpressive à l’égal d’un objet ménager vulgaire ; mais ses admirables yeux à facettes et ses antennes, microscopiquement étudiés, permettent d’imaginer pour lui un monde de sensations si vraisemblablement féeriques pour notre intelligence que c’en est à rougir d’être humain. Sa cousine la taupe-grillon, ou courtilière, qui, elle non plus, ne vole pas, ne possède, comparativement à lui, qu’une cervelle ridicule. Mais elle aussi prend sa revanche, avec ses pattes antérieures, qui sont de merveilleux outils à creuser des sapes interminables ; et cet autre orthoptère est devenu un recordman, si j’ose dire, du vol souterrain, au grand dam des jardiniers ; car sa fougue se soucie peu des racines, surtout quand elles sont tendres et qu’elle peut, au passage, s’en repaître délicieusement.
Dans le monde des orthoptères, la courtilière représente assez bien l’anarchie gâcheuse et mal dirigée ; la sauterelle, une aristocratie aérienne, vagabonde et fantaisiste ; la mante religieuse, le militarisme sanguinaire : Grillon est le bourgeois, l’être moyen et modéré, travailleur et paresseux tout ensemble ; ses pattes de derrière ne lui permettent pas de bondir très haut, ses pattes de devant ne lui permettent pas de s’enfoncer profondément dans la terre. Mais, comme on le verra plus loin, c’est au moment de la vieillesse et de la mort annuelle de sa race que cet insecte, plus favorisé que les hommes de condition bourgeoise, sait devenir beau, aimer et bien mourir.
La vieillesse et la mort annuelle d’une race ! Il en est de Grillon comme de la plupart des autres insectes ; les pères sont morts après l’accouplement, les mères sont allées rejoindre leurs sèches dépouilles après avoir confié à la Terre, à la grande Nourrice, les germes d’une progéniture qu’elles savaient peut-être ne voir naître jamais. Les insectes qui, comme les termites, les autres fourmis ou les abeilles vivent en société, ne sont point dans le même cas. Ce sont, en un sens, des dégénérés dans leur monde, comme, dans la classe des mammifères, ceux que leur faiblesse ou leurs dissensions personnelles ont obligés de vivre en société.
D’autre part, nous expliquerons plus loin comment un an de vie, pour Grillon, correspond à plusieurs milliers d’années humaines… Mais nous, pour ne parler encore que de nous, sommes-nous sûrs qu’entre le premier mammifère à station verticale qui n’a plus mérité le nom de singe et celui qui fut obligé d’inventer le feu, il n’y a pas eu une lacune, une époque de chaos ou de cataclysmes dont des traditions comme celle du Déluge rendent compte dans presque toutes les mythologies, dans le folklore universel ? Sommes-nous sûrs de la valeur de mots comme Mort de la Terre ou de la race humaine, nous qui ne savons pas regarder le temps en face et qui sommes incapables de fouiller historiquement son ombre à une vingtaine de mille années derrière nous ?
Donc, Grillon a des ailes, mais ne vole pas ; il a des pattes de derrière énormes, admirablement musclées, mais elles ne lui servent guère à sauter que dans sa toute première jeunesse, durant la période de sa vie où il fait l’apprentissage de l’univers. Néanmoins, si vous et moi sautions aussi bien que lui, nous pourrions franchir en hauteur les tours de Notre-Dame et, en largeur, la Seine, sans qu’il en résultât pour nous aucun inconvénient. Nous pourrions, d’un coup de dents et sans fatigue, couper un arbre de cinquante centimètres de diamètre, et je ne prononce pas au hasard ce chiffre de cinquante centimètres, je spécifie même qu’il s’agit d’un arbre à bois dur, parce que la force musculaire des mâchoires de Grillon a été et peut être très facilement calculée. Nous pourrions rester sans manger ni boire durant des ans, car, bien que gourmand et même gourmet, Grillon n’est pas physiologiquement affecté d’un jeûne d’une semaine… J’ai peur, en écrivant, que mon désir de ne point ratiociner de façon pédantesque inspire quelque méfiance à ceux qui voient l’étude, l’observation, l’expérimentation et la science, non pas dans des phrases claires et qui leur permettent de penser eux aussi, mais dans des successions d’affirmations obscures et d’autant plus mémorables. Aussi n’irai-je pas plus loin dans ma comparaison entre un insecte assez peu favorisé et le roi des mammifères…
Je m’en voudrais simplement de ne pas indiquer en cet endroit combien il serait désobligeant pour les hommes de se voir du jour au lendemain réduits à la taille des insectes, ou de voir ceux-ci se hausser jusqu’à la leur. Que ferions-nous contre ces admirables machines de guerre vivantes, qui portent dans leur organisme la réalisation de tous leurs besoins ? Quel sentiment n’aurions-nous pas, enfin, de notre disgrâce ? Nous comprendrions, du moins, que c’est probablement elle seule qui a fait notre force, à nous mammifères ; qu’un lucane, à taille égale, aurait raison d’un tigre ; qu’on ne nous a permis, à nous humains, à nous juchés au prétendu sommet de l’échelle, d’inventer et de perfectionner des machines que parce qu’il n’aurait jamais été, sans cela, question de nous donner l’univers.
Le droit de l’Humanité à la vie est le triomphe du droit des faibles. Qu’elle en ait abusé, comme une petite fille gâtée, ratée ou parvenue, ceci est sûr et c’est dans l’ordre. Mais avant de tenter, plus loin, de traduire en langage humain, et français si possible, le monde tel que Grillon le conçoit, je tiendrais à lui prêter un instant, avec la connaissance de nous-mêmes, un peu de notre sensibilité et quelques-uns de nos mots.
Je suppose qu’alors je l’entendrais nous dire :