—Nous continuons....

—Mais oui, à travers les Alpes jusqu'à Milan.

Obenreizer cessa de fumer pour regarder Vendale, il regarda les pierres du chemin à ses pieds.

—J'ai la responsabilité d'une chose très sérieuse,—dit-il.—Plusieurs de ces modèles de quittances imprimées ont été soustraits dans la caisse de Defresnier et Cie., ils peuvent servir à un terrible usage. On me supplie de ne point perdre de temps pour aider la maison à s'assurer du voleur; rien ne me ferait revenir en arrière.

—Vrai?—s'écria Obenreizer, ôtant son cigare de sa bouche pour y dessiner plus aisément un sourire, et, tendant la main à son compagnon:—Eh bien! rien ne me fera retourner en arrière, moi non plus. Allons! guide, dépêchons!

Ils voyagèrent de nuit. Il était tombé beaucoup de neige; elle était en partie glacée; ils n'allaient guère plus vite que des piétons. C'étaient sans cesse de nouvelles stations pour laisser reposer les chevaux épuisés qui se débattaient dans la neige ou dans la boue. Une heure après le lever du jour, on faisait halte à la porte d'une auberge de Neufchâtel, ayant mis vingt-huit heures à parcourir quatre-vingt milles Anglais environ.

Dès qu'ils se furent lavés et restaurés quelque peu, nos deux voyageurs se rendirent ensemble à la maison de Defresnier et Cie. Là, ils trouvèrent la lettre annoncée par le voiturier, renfermant les modèles d'écriture qui devaient servir à faire reconnaître le faussaire. La détermination de Vendale de pousser en avant sans se reposer était déjà prise. La seule difficulté, maintenant, était de savoir par quel passage on pourrait traverser les Alpes.

Il y en a deux, l'un par le Simplon, l'autre par le St. Gothard; et sur l'un et l'autre, les guides et les conducteurs de mules émettaient des avis bien différents. Les deux passages se trouvent à une trop grande distance pour que l'on pût penser à les essayer successivement; il fallait choisir. Les voyageurs, au reste, savaient bien que la neige qui tombait, pouvait, en quelques heures, changer toutes les conditions actuelles du voyage, encore que les guides n'eussent point commis d'erreur à ce sujet. Au demeurant, le Simplon paraissait être celle des deux routes qui inspirait le plus de confiance; Vendale se décida donc pour le Simplon. Obenreizer n'avait pris que peu de part à la querelle, il n'avait presque point parlé.

On traversa Genève, Lausanne; on suivit les bords du Léman, puis les vallées tortueuses entre les pics, et toute la vallée du Rhône. Le bruit des roues de la voiture, pendant la nuit, ressemblait à celui d'une grande horloge indiquant les heures. Aucune altération nouvelle du temps ne vint déranger cette marche pénible; il faisait un froid cruel. La chaîne des Alpes se reflétait dans un ciel jaunâtre; les cimes étaient éblouissantes, et la neige, couvrant les hautes montagnes et les collines au bord des lacs et des torrents, ternissait par contraste la pureté des eaux. Les villages sortant de cette vapeur blanche, prenaient une mine sale et décolorée. Cependant la neige ne tombait plus, il n'y en avait pas sur la route. Les deux jeunes gens, traversant ce froid brouillard, cheminaient, les habits et les cheveux couverts de glaçons. Et sans cesse, jour et nuit, la voiture roulait.

L'un d'eux croyait entendre le bruit des roues qui lui disait, à peu près comme naguère, à Bâle, le murmure du Rhin: