Ces derniers mots, Obenreizer les lui cria de toute sa force pour achever de l'éveiller, car Vendale retombait déjà dans sa somnolence invincible. Tout en faisant les préparatifs de cette journée de voyage, tout en déjeunant, il semblait dormir encore. À la fin de ce jour, il n'avait point d'autres impressions de voyage que celles d'un froid rigoureux, du tintement des grelots des chevaux qui glissaient entre de maussades collines et des bois déserts. Çà et là, quelques stations où l'on s'arrêtait pour manger ou boire; on entrait dans ces maisons borgnes; on traversait d'abord l'étable pour arriver à la salle destinée aux voyageurs; Vendale se laissait conduire machinalement, il ne se souvenait de rien, sinon d'avoir vu Obenreizer toujours pensif à ses côtés.

Lorsqu'enfin il secoua cette, léthargie insupportable, Obenreizer n'était plus là. La voiture s'était arrêtée devant une nouvelle auberge, auprès d'une file de haquets chargés de tonneaux de vin et traînés par des chevaux harnachés de colliers bleus. Ce convoi semblait venir du point où se rendaient nos voyageurs. Obenreizer, non plus pensif, mais, tout au contraire, joyeux et alerte, causait avec les voituriers. Vendale s'étira longuement, son sang tout à coup circula mieux; le reste de son engourdissement se dissipa après quelques pas qu'il fit au grand air, sous cette bise fortifiante.... Pendant ce temps-là, la file des haquets se mit en marche. Les voituriers saluaient Obenreizer en passant.

—Quelles sont ces gens?—demanda Vendale.

—Ce sont nos voituriers; ceux de Defresnier et Cie. Ce sont nos fûts! C'est notre vin!

Il se mit à fredonner une chanson et alluma un cigare.

—J'ai été pour vous une triste société aujourd'hui,—fit Vendale,—je ne m'explique point ce qui m'est arrivé.

—Vous n'avez pas dormi la nuit dernière,—fit Obenreizer,—et sous un tel froid, quand on a été privé de sommeil, le cerveau se congestionne aisément. J'ai souvent été témoin de ce phénomène.... En somme, je crois que nous aurons fait ce voyage pour rien.

—Comment, pour rien?

—Les gens que nous allons chercher sont à Milan. Vous savez que nous avons deux maisons, l'une de vins, à Neufchâtel, l'autre à Milan, pour le commerce des soieries. Eh bien, la soie étant, en ce moment, bien plus demandée que les vins, Defresnier a été mandé en Italie. Rolland, son associe, est tombé malade, depuis son départ, et les médecins ne lui permettent de recevoir aucune visite. Vous trouverez à Neufchâtel une lettre qui vous attend pour vous apprendre tout ceci. Je tiens ces détails de notre principal voiturier avec qui vous m'avez vu causer. Il a été surpris de vous voir, et m'a dit qu'il avait mission de vous avertir, s'il vous rencontrait. Que voulez-vous faire? Retournons-nous sur nos pas?

—Point du tout, nous continuons notre route.