—Vous avez raison,—fit Obenreizer, ayant l'air de la goûter à son tour et faisant claquer ses lèvres.—Quel arrière-goût! Brrr.... Elle brûle pourtant.

Il venait, en effet, de jeter au feu ce qui restait dans le verre.

Les deux compagnons mirent leurs coudes sur la table, leurs têtes dans leurs mains, et, ainsi placés, regardèrent la flamme. Obenreizer était pensif et calme; mais Vendale, après plusieurs tressaillements et soubresauts nerveux, se dressa tout à coup sur ses pieds, regarda autour de lui d'un air égaré, et retomba sur sa chaise, eu proie à une étrange confusion de rêves.

Il avait enfermé ses papiers dans un portefeuille et le tenait dans la poche de poitrine de son habit qu'il avait boutonné jusqu'au menton. Pourquoi, dans cette sorte de léthargie où il était plongé, la pensée de ces papiers le tourmentait-elle? «Sors de ton rêve,» lui disait une voix intérieure. Il ne le pouvait. Ce rêve l'avait transporté dans les steppes de la Russie, et il s'y voyait avec Marguerite; mais en même temps, la sensation d'une main qui se promenait sur sa poitrine, et qui effleurait les contours du portefeuille, cette sensation insupportable se présentait nette et claire à son esprit engourdi. Son rêve le conduisit en pleine mer, dans un bateau qui n'avait pas de pont. Il n'avait pour tout vêtement qu'un vieux lambeau de voile, ayant perdu ses habits. Point d'habits. Et pourtant si, il en avait un, car la main, la main furtive et rapide, en sondait toutes les poches. La même voix intérieure avertissait Vendale de s'arracher à sa torpeur. Impossible en ce moment. Son rêve le changea de lieu encore une fois. Il se vit dans la vieille cave du Carrefour des écloppés. Le lit, ce même lit qui meublait la chambre de l'auberge de Bâle, avait été transporté dans cette cave où Wilding lui apparut. Wilding, ce pauvre ami, n'était point mort, et Vendale ne s'en trouvait pas surpris. Wilding le secouait par le bras et lui disait: «Regardez cet homme! Ne voyez-vous pas qu'il s'est levé et qu'il s'approche du lit pour retourner l'oreiller? Pourquoi retourne t-il cet oreiller, si ce n'est pour y chercher les papiers que vous portez dans votre poche? Éveillez-vous.» Et pourtant Vendale dormait toujours et se perdait dans de nouveaux rêves.

Attentif et calme, le coude toujours appuyé sur la table, son compagnon lui dit:

—Éveillez-vous, Vendale. On nous appelle. Il est quatre heures.

Vendale, en ouvrant les yeux, aperçut le visage nuageux d'Obenreizer penché sur le sien.

—Vous avez eu un sommeil bien lourd,—dit le Suisse,—c'est la fatigue du voyage et le froid.

—Je suis tout à fait éveillé maintenant,—s'écria Vendale en sautant sur ses pieds; mais il sentit que ses jambes fléchissaient.—Et vous, n'avez-vous pas du tout dormi?

—Je me suis assoupi peut-être; cependant il me semble que je n'ai point cessé de regarder le feu. Allons! bon gré, mal gré, il faut nous lever, déjeuner, et partir. Quatre heures, Vendale, quatre heures passées!