—Le monde est-il en effet si petit, que je ne puisse m'éloigner de lui, même après sa mort?... Il m'a confessé à ses derniers moments qu'il avait trahi la confiance d'un homme qui est mort comme lui... qu'il jouissait d'une fortune qui n'était pas la sienne... que je devais y songer! Et il me demandait de m'éloigner d'un pas, afin qu'il me vît mieux et que ma figure lui appelât ce souvenir!... Pourquoi ma figure?... C'est donc moi que cette confession étrange intéresse!... Oh! je suis sûr de ses paroles; elles n'ont point quitté mon oreille.... Et si je les rapproche de ce que me disait tout à l'heure ce vieil idiot de notaire.... Eh! quoi que ce soit, tant mieux, si j'y trouve de quoi réparer ma fortune et ternir sa mémoire!... Pourquoi, dans la nuit que nous avons passée ensemble à Bâle, s'est-il appesanti avec tant d'insistance sur mes premiers souvenirs. Sûrement il avait un motif alors!...

Il ne put achever, car les deux plus gros béliers de Maître Voigt vinrent l'assaillir à coups de tête, comme s'ils voulaient venger la réflexion irrévérencieuse qu'Obenreizer s'était permise sur le compte de leur maître. Il céda devant l'ennemi et se retira. Mais ce fut pour se promener longtemps, seul, sur les bords du lac, la tête penchée sur sa poitrine, en proie à des réflexions profondes.

Le lendemain matin, entre sept et huit heures, il se présentait à l'étude. Il y trouva le notaire qui l'attendait en compulsant des titres et des papiers arrivés de la veille. En quelques mots bien simples, Maître Voigt le mit au courant de la routine de l'étude et des devoirs qu'il aurait à remplir. Il était huit heures moins cinq minutes lorsque le digne homme se leva, en déclarant à son nouveau clerc que cette instruction préliminaire était terminée.

—Je vais vous montrer la maison et les communs,—dit-il.—mais il faut auparavant que je serre ces papiers. Ils me viennent des autorités municipales, je dois en prendre un grand soin.

Obenreizer devint attentif, car il voyait la une occasion de s'instruire. Il allait savoir où son patron serrait ses papiers particuliers.

—Ne pourrais-je pas vous épargner cette peine Monsieur?—dit-il.—Ne pourrais-je ranger et serrer ces papiers pour vous, avec vos indications?

Maître Voigt se mit à rire sous cape. Il referma le portefeuille qui contenait ces documents précieux, et le passa à Obenreizer.

—Essayez!—dit-il.—Tous mes papiers importants sont la!...

Et il lui montrait du doigt, au bout de là chambre, une lourde porte de chêne parsemée de clous. Obenreizer s'approcha, le portefeuille à la main, et regardant la porte, s'aperçut avec surprise que, de l'extérieur au moins, il n'y avait aucun moyen de l'ouvrir. Ni poignée, ni verrou, ni clef, pas même de serrure.

—C'est qu'il y a une seconde porte à cette chambre,—dit-il.