Bintrey avait deviné juste.

À peine les deux fiancés eurent-ils disparu, à peine la porte brune se fut-elle refermée derrière eux qu'Obenreizer fit entendre un profond soupir. Il chercha une chaise autour de lui et s'y laissa tomber lourdement.

—Donnez-lui le temps de se remettre,—fit Maître Voigt.

—Point du tout,—dit Bintrey,—je ne sais l'usage qu'il ferait de ce temps, si je le lui accordais.

—Monsieur,—reprit-il, en se retournant vers Obenreizer.—Je me dois à moi-même... remarquez bien que je n'admets pas que je vous doive quelque chose à vous... d'expliquer mon intervention dans tout ceci, et de vous apprendre ce qui a été fait d'après mes avis, sous ma responsabilité entière. Êtes-vous en état de m'écouter?

—Je vous écoute.

—Rappelez-vous l'époque à laquelle vous vous êtes mis en route pour la Suisse avec Vendale,—commença Bintrey.—À peine vingt-quatre heures s'étaient-elles écoulées depuis votre départ que votre nièce commettait une imprudence.... Avec toute votre pénétration même, vous n'auriez pu la prévoir! Elle suivait son fiancé dans ce voyage, sans demander avis ni permission à qui que ce fût au monde, et sans autre compagnon pour la protéger en route qu'un garçon de cave au service de Vendale.

—Pourquoi?—s'écria Obenreizer.—D'où lui était venu cette pensée de nous suivre, et comment avait-elle pris cet homme pour guide?

—Je vais vous le dire,—répliqua froidement Bintrey.—Parce qu'elle soupçonnait qu'une querelle très sérieuse avait dû avoir lieu entre vous et Vendale et qu'on la lui avait cachée; parce qu'elle vous croyait—et avec raison—capable de servir vos intérêts et de satisfaire vos ressentiments par un crime. Aussitôt après votre départ, elle s'adressa à ce Joey Laddle que vous connaissez afin de savoir ce qui s'était passé entre vous et son maître. Un accident fort ordinaire arrivé à Vendale dans ses caves avait éveillé chez cet homme une superstition ridicule; il était frappé de l'idée que Monsieur Vendale mourrait de mort violente. Votre nièce lui arracha cette prédiction insensée qui porta ses propres craintes à leur comble. Aussitôt Joey Laddle eut conscience du mal qu'il venait de faire, il se condamna lui-même à la seule expiation qu'il pouvait offrir: «Si mon maître est en danger,» dit-il à Mademoiselle Marguerite, «il est de mon devoir d'aller à son secours, et encore plus de veiller sur vous.» Ils se mirent donc en route tons les deux.... C'est la première fois, Monsieur Obenreizer, qu'une superstition a servi à quelque chose. Cette terreur qui paraissait sans fondement, a décidé votre nièce à entreprendre ce voyage et l'a conduite à sauver la vie de celui qu'elle aimait. Jusqu'ici me comprenez-vous?

—Jusqu'ici, je vous comprends.