—Tout d'abord,—dit-il d'un ton solennel,—avant que notre ami (et mon client) nous confie ses volontés à venir, je désire préciser clairement ce qui est mon avis, ce qui est aussi le vôtre, Monsieur Vendale, si j'ai bien compris les paroles que vous m'avez dites, et ce qui serait d'ailleurs, l'avis de tout homme sensé. J'ai conseillé à mon client de garder le plus profond secret sur cette affaire. J'ai causé deux fois avec madame Goldstraw, une fois en présence de Monsieur Wilding, l'autre fois en son absence. Si l'on peut se fier à quelqu'un (ce qui doit toujours être l'objet d'un grand SI), je crois que c'est à cette dame. J'ai représenté à mon client que nous devons nous garder de donner l'éveil à des réclamations aventureuses, et que, si nous ne nous taisons point, nous allons mettre le diable sur pied, sous la forme de tous les escrocs du royaume. Maintenant, monsieur Vendale, écoutez-moi. Notre ami (et mon client) n'entend pas se dépouiller du bien dont il se regarde comme le dépositaire; il veut, au contraire, le faire fructifier au profit de celui qu'il en considère comme le maître légitime. Moi, je ne peux adopter la même façon de considérer cet homme-là, qui n'est peut-être qu'une ombre, et, si jamais, après des années de recherche même, nous mettions la main sur lui, j'en serais bien étonné; mais n'importe. Monsieur Wilding et moi, nous sommes pourtant d'accord sur ce point, qu'il ne faut pas exposer ce bien à des risques inutiles. J'ai donc accédé au désir de Monsieur Wilding en une chose. De temps en temps, nous ferons paraître dans les journaux une annonce prudemment rédigée, invitant toute personne qui pourrait donner des renseignements sur cet enfant adopté et pris aux Enfants Trouvés, à se présenter à mon bureau. J'ai promis à Monsieur Wilding que cette annonce serait régulièrement publiée. Après cela, mon client m'ayant averti que je vous trouverais ici à cette heure, j'y suis venu. Remarquez bien que ce n'est plus pour donner mon avis, mais pour prendre les ordres de Monsieur Wilding. Je suis tout à fait disposé à respecter et à seconder ses désirs. Je vous prierai seulement d'observer que ceci n'implique point du tout mon assentiment aux mesures que j'ai consenti à prendre. Je m'y prête, je ne les approuve peut-être point, et, dans tous les cas, je n'entends pas que l'on puisse confondre ma complaisance avec mon opinion professionnelle.

En parlant ainsi, Bintrey s'adressait autant à Wilding qu'à Vendale. Certes il croyait devoir beaucoup de déférence à son client et il lui en accordait un peu. Cependant Wilding, par-dessus tout, l'amusait. Bintrey ne pouvait croire à une conduite si extravagante, à un désintéressement si singulier; le donquichottisme du jeune négociant lui semblait une chose réjouissante autant que rare, aussi ne pouvait-il s'empêcher de le regarder de temps en temps avec des yeux qui clignotaient et avec une curiosité très vive mêlée quelquefois d'une forte envie de sourire.

—Tout ce que vous venez de dire est fort clair!—soupira Wilding.—Plût à Dieu que mes idées fussent aussi limpides que les vôtres, Monsieur Bintrey.

—Remettez-le, remettez-le... si vous sentez que vos étourdissements vont revenir!—s'écria Bintrey épouvanté.—Remettez-le, remettez-le....

—Remettez quoi?—fit Vendale.

—L'entretien! je veux parler de cet entretien.... Si vos bourdonnements, Monsieur Wilding....

—Non, non, n'ayez pas peur,—répliqua le jeune négociant.

—Je vous en prie, ne vous excitez pas!—continua Bintrey....

—Je suis parfaitement calme,—reprit Wilding,—et je vais vous en donner la preuve. George Vendale, et vous, Monsieur Bintrey, hésiteriez-vous ou bien trouveriez-vous quelque inconvénient à devenir les exécuteurs de mes dernières volontés?

—Aucun inconvénient,—répondit George Vendale.