—Je le crois aussi. Eh bien! quand Obenreizer parle, et qu'en parlant il s'explique lui-même, il s'en tire à son avantage. Mais quand il est silencieux, il est inquiétant. Donc, il se tire mal du silence. En d'autres termes, il cause bien, mais il ne sait pas se taire.
—C'est encore vrai,—dit Wilding, en riant à son tour.
Malgré les attentions et les soins dont ses amis l'entouraient, Wilding ne recouvrait que lentement la santé et le calme de l'esprit. Vendale, pour l'arracher à lui-même, et peut-être aussi dans le but de se procurer de nouvelles occasions de voir Marguerite, lui rappela son ancien projet de former chez lui une classe de chants.
La classe fut promptement instituée, avec l'aide de deux ou trois personnes ayant quelques connaissances musicales et chantant d'une façon supportable. Le chœur fut formé, instruit, et conduit par Wilding. Le nom des Obenreizer vint de lui-même en cette affaire. C'étaient d'habiles musiciens; il était donc tout naturel qu'on leur demandât de se joindre à ces réunions musicales. Le tuteur et le pupille y ayant consenti (ou le tuteur pour tous les deux), l'existence de Vendale ne fut plus qu'un mélange de ravissement et d'esclavage.
Dans la petite et vieille église, bâtie par Christophe Wreen, sombre et sentant le moisi comme une cave, lorsque, le Dimanche, le chœur était rassemblé et que vingt-cinq voix chantaient ensemble, n'était-ce pas la voix de Marguerite qui effaçait toutes les autres, qui faisait frémir les vitraux et les murailles, qui frappait les voûtes et perçait les ténèbres des bas-côtés comme un rayon sonore? Quel moment! Madame Dor, assise dans un coin du temple, tournait le dos à tout le monde. Obenreizer aussi chantait.
Mais ces concerts séraphiques du Dimanche étaient encore surpassés par les concerts profanes du Mercredi, établis dans le Carrefour des Écloppés, pour l'amusement de la famille patriarcale. Le Mercredi, Marguerite tenait le piano et faisait entendre dans la langue de son pays les chants des montagnes. Ces chants naïfs et sublimes semblaient dire à Vendale: «Élève-toi au-dessus du niveau de la commerciale et rampante Angleterre.... Viens au loin... bien au loin de la foule et du monde; suis-moi... plus haut, plus haut encore. Allons-nous mêler à la cime des pics, aux cieux azurés. Aimons-nous auprès du ciel!»
En même temps le joli corsage, les bas à coins rouges, les souliers à boucles d'argent semblaient s'animer et courir; le large front blanc et les beaux yeux de Marguerite s'allumaient d'une flamme inspirée.... Vendale en perdait la raison.
Heureux concerts! Il faut avouer, par exemple, qu'ils avaient eu d'abord plus de charme pour le jeune homme que pour Joey Laddle, son serviteur. Joey avait refusé avec fermeté de troubler ces flots d'harmonie en y mêlant sa voix trop rude. Il manifestait un suprême dédain pour ces distractions frivoles, et il avait envoyé promener «toute l'affaire.»
Un jour pourtant, Joey Laddle, le grognon, s'avisa de découvrir une source de véritable plaisir dans un chœur qu'il n'avait pas encore entendu. Ce jour-là il s'adoucit jusqu'à prédire que les garçons de cave, ses subordonnés, feraient peut-être à la longue quelque progrès dans un art pour lequel ils n'étaient point nés. Une antienne d'Haendel, le Dimanche suivant, acheva de le vaincre. Enfin, à quelque temps de là, l'apparition inattendue de Jarvis, armé d'une flûte, et d'un homme de journée, tenant un violon, et l'exécution par ces «deux artistes» d'un morceau fort bien enlevé, l'étonna jusqu'à le rendre stupide. Mais ce ne fut pas tout: à ce duo instrumental, un chant de Marguerite Obenreizer ayant succédé, il demeura bouche béante; puis, quittant son siège d'un air solennel, faisant précéder ce qu'il allait dire d'un salut qui s'adressait particulièrement à Wilding, il s'écria:
—Après cela, vous pouvez tous tant que vous êtes, aller vous coucher.