—Voilà notre modeste dîner terminé!—s'écria-t-il.—Voilà notre frugal dessert sur la table! Voici l'admirateur de l'Angleterre qui se conforme aux habitudes Anglaises, et qui fait un speach. Un toast à ces blanches falaises d'Albion, Monsieur Vendale? Un toast à vos vertus patriotiques, à votre heureux climat, à vos charmantes femmes, à vos foyers, à votre Habeas corpus, à toutes vos institutions, à l'Angleterre! Heep!... heep!... heep!... hooray!...

À peine Obenreizer avait-il poussé cette dernière note du vivat Britannique, à peine l'ami muet avait-il savouré la dernière goutte contenue dans son verre, que le festin fut interrompu par un coup frappé à la porte. Une servante entra, apportant un billet à son maître. Obenreizer l'ouvrit, le lut, le tendit tout ouvert à son compatriote, avec une expression de contrariété visible. L'esprit engourdi de Vendale se réveilla tout à coup. Le jeune homme se mit à surveiller son hôte. Avait-il enfin trouvé un allié sous la forme de ce billet si mal accueilli par le Suisse? Le hasard si longtemps attendu se présentait-il enfin?

—J'ai bien peur qu'il n'y ait pas de remède,—dit Obenreizer à son compatriote,—et que nous soyons forcés de sortir.

L'ami muet lui rendit la lettre en levant les épaules et se versa une demi-rasade. Ses gros doigts s'enroulèrent avec tendresse autour du goulot de la bouteille, comme s'il voulait la presser amoureusement encore une fois avant que de lui dire adieu. Ses gros yeux considéraient Marguerite et Vendale comme à travers un brouillard. Il fit un terrible effort et une phrase entière sortit tout d'un trait de sa bouche.

—Je crois,—dit-il,—que j'aurais désiré un peu plus de vin.

Après quoi le souffle lui manqua. Il respira convulsivement et se dirigea vers la porte.

—Je suis blessé, confus, et au désespoir de ce qui arrive,—dit Obenreizer à Vendale.—Un malheur est arrivé à l'un de mes compatriotes. Il est seul; mon ami que voilà et moi, nous n'avons pas d'autre alternative que de nous rendre auprès de lui et de le secourir. Que puis-je vous dire pour m'excuser? Comment vous dépeindre mon désappointement de me voir ainsi privé de l'honneur de votre compagnie?...

Il s'arrêta avec l'espérance visible que Vendale allait prendre son chapeau et se retirer. Mais celui-ci croyait enfin avoir saisi l'occasion d'un tête-à-tête avec Marguerite.

—Je vous en prie,—dit-il,—ne vous désolez pas si fort. J'attendrai ici votre retour avec le plus grand plaisir.

Marguerite rougit vivement et alla s'asseoir devant son métier à tapisserie dans l'embrasure de la croisée. Les yeux d'Obenreizer se couvrirent de leur nuage, un sourire quelque peu amer passa sur ses lèvres. Dire à Vendale qu'il n'espérait point rentrer de bonne heure, c'eût été risquer d'offenser un homme dont la bienveillance lui était d'une importance commerciale sérieuse. Il accepta donc sa défaite avec la meilleure grâce possible.