—À la bonne heure!—s'écria-t-il,—que de franchise!... que d'amitié!... Comme c'est bien Anglais, cela!

Il s'agitait fort, ayant l'air de chercher autour de lui un objet dont il avait apparemment besoin. Il disparut un moment par la porte qui s'ouvrait sur la pièce voisine, revint avec son chapeau et son paletot, annonça qu'il rentrerait aussitôt qu'il le pourrait, pressa les coudes de Vendale, et sortit avec l'ami muet.

Vendale se retourna vers la fenêtra où Marguerite s'était assise.

Là, comme s'il était tombé du plafond ou sorti du parquet, là dans son attitude sempiternelle, le visage tourné vers le poêle, se trouvait un obstacle inattendu, sous la forme de Madame Dor. Elle se souleva, regarda par-dessus sa large et plantureuse épaule, et retomba comme une masse sur sa chaise. Travaillait-elle? Oui. À nettoyer les gants d'Obenreizer? Non. À repriser ses bas.

La situation devenait trop cruelle. Deux moyens se présentèrent à l'esprit de Vendale. Était-il possible de se défaire de Madame Dor, et de la fourrer dans son poêle? Le poêle ne pourrait la contenir. Était-il possible de traiter la bonne dame non plus comme une personne vivante, mais comme un objet mobilier? Pouvait-on, avec un effort d'intelligence, arriver à la considérer, par exemple, comme une commode, et sa coiffure de gaze noire comme un objet qu'on aurait laissé traîner dessus par accident! Oui, l'on pouvait faire cet effort, et l'intelligence de Vendale le fit. Il alla prendre place dans l'enfoncement de la croisée à l'ancienne mode, tout près de Marguerite et de son métier. La commode fit un léger mouvement, mais ne le fit suivre d'aucune observation. Rappelez-vous ici qu'un gros meuble est difficile à remuer.

Plus silencieuse et plus contrainte qu'à l'ordinaire, Marguerite était émue. Ses belles couleurs s'effacèrent de ses joues; une énergie fiévreuse courut dans ses doigts; la jeune fille se pencha sur sa broderie, travaillant avec autant d'activité que si elle travaillait pour vivre. Vendale n'était guère moins agité; il sentait combien de ménagements il fallait prendre pour amener doucement Marguerite à écouter son aveu, et à lui en faire un autre en échange. L'amour d'une jeune fille est chose délicate, qu'il ne faut point traiter brusquement; aussi Vendale essaya-t-il d'abord d'un système d'approches graduelles; il prit des détours et écouta d'un air soumis la voix qui, tout bas, l'avertissait d'être plus circonspect. Adroitement, il ramena la mémoire de Marguerite vers le passé, vers l'époque de leur première rencontre lorsqu'ils voyageaient en Suisse. Ils firent ainsi revivre entre eux les sensations d'autrefois, et les souvenirs de cet heureux temps qui n'était plus. Peu à peu la contrainte de Marguerite se dissipa; elle sourit, elle écouta Vendale; elle lui souriait et son aiguille devenait paresseuse. Elle fit plus d'un faux point dans son ouvrage. Cependant les deux jeunes gens se parlaient de plus en plus ouvertement à voix basse, leurs deux visages se penchaient l'un vers l'autre.

Madame Dor se conduisit comme un ange. Pas une seule fois elle ne se retourna, ni ne souffla mot. Elle continuait à se débattre avec les bas d'Obenreizer, les tenant serrés sous son bras gauche et levant le bras droit vers le ciel. Il y eut pour les amoureux de délicieux et indescriptibles moments, où Madame Dor paraissait vraiment être assise sens dessus dessous et ne plus contempler que ses jambes, ses propres et respectables jambes qui s'agitaient en l'air. Ces mouvements ascensionnels se succédaient, mais plus lentement, à mesure que les minutes s'écoulaient. En même temps, sur la tête de Madame Dor, la gaze noire se balançait, tombait en avant, revenait en arrière. Un paquet de bas s'échappa des genoux de la bonne dame et demeura sur le parquet; un énorme peloton de laine suivit les bas et s'en alla rouler sur la table. La coiffure de gaze entra de nouveau en danse. Un son étrange, qui ressemblait un peu au miaulement d'un gros chat, un peu au cri d'une planche de bois tendre qu'on rabote, s'éleva au-dessus des chuchotements de nos deux amoureux. C'est que la nature et Madame Dor s'étaient entendues ensemble pour le plus grand bonheur de Vendale; la vieille Suissesse, la meilleure des femmes, dormait.

Marguerite se leva pour l'arracher aux douceurs de ce repos d'occasion. Vendale retint la jeune fille par le bras et la repoussa doucement vers sa chaise.

—Ne la dérangez pas,—murmura-t-il.—J'ai longtemps attendu le moment de vous dire un secret. Laissez-moi parler enfin.

Marguerite reprit sa place, elle essaya de reprendre son aiguille, mais ses yeux étaient couverts d'un voile et sa main tremblait.