—Quelle conduite est la vôtre!—s'écria-t-il,—et comment, d'homme d'honneur à homme d'honneur, pourriez-vous la justifier?
—Ma justification est bien simple,—repartit Vendale sans se troubler;—c'est là une de nos coutumes Anglaises. Or, vous professez une grande admiration pour les institutions et les habitudes de l'Angleterre. Je ne puis honnêtement vous dire que je regrette ce que j'ai fait. Je me dois seulement à moi-même de vous assurer que dans cette affaire je n'ai pas agi avec l'intention de vous manquer de respect. Ceci établi, puis-je vous prier de me dire franchement quelle objection vous élevez contre ma demande?
—Quelle objection?—dit Obenreizer, c'est que ma nièce et vous n'êtes pas de la même classe. Il y a inégalité sociale. Ma nièce est la fille d'un paysan, vous êtes le fils d'un gentleman. Vous me faites beaucoup d'honneur... beaucoup d'honneur,—reprit-il en revenant peu à peu à la politesse obséquieuse dont il ne s'était jamais départi avant ce jour,—un honneur qui ne mérite pas moins que toute ma reconnaissance; Mais je vous le dis, l'inégalité est trop manifeste, et, de votre part, le sacrifice serait trop grand. Vous autres Anglais, vous êtes une nation orgueilleuse. J'ai assez vécu dans ce pays pour savoir qu'un mariage comme celui que vous me proposez serait un scandale. Pas une main ne s'ouvrirait devant votre paysanne de femme, et tous vos amis vous abandonneraient....
—Un instant,—dit Vendale,—l'interrompant à son tour,—je puis bien prétendre en savoir autant sur mes compatriotes en général, et sur mes amis en particulier, que vous-même. Aux yeux de tous ceux dont l'opinion a quelque prix pour moi, ma femme même serait la meilleure explication de mon mariage. Si je ne me sentais pas bien sûr... remarquez que je dis bien sûr... d'offrir à Mademoiselle Marguerite une situation qu'elle puisse accepter sans s'exposer à aucune humiliation, entendez-vous bien, aucune!... je ne demanderais pas sa main.... Y a-t-il un autre obstacle que celui-là?... Avez-vous à me faire une autre objection qui me soit personnelle?
Obenreizer lui tendit ses deux mains en forme de protestation courtoise.
—Une objection qui vous soit personnelle!—dit-il,—cher monsieur, cette seule question est bien pénible pour moi.
—Bon!—dit Vendale,—nous sommes tous deux des gens d'affaires. Vous vous attendez naturellement à me voir justifier devant vos yeux de mes moyens d'existence, je puis vous expliquer l'état de ma fortune en trois mots: j'ai hérité de mes parents vingt mille livres. Pour la moitié de cette somme, je n'ai qu'un intérêt viager qui, si je meurs, sera réversible sur ma veuve. Si je laisse des enfants le capital en sera partagé entre eux quand ils seront majeurs. L'autre moitié de mon bien est à ma libre disposition. Je l'ai placée dans notre maison de commerce, que je vois prospérer chaque jour; cependant je ne puis en évaluer aujourd'hui les bénéfices à plus de douze cents livres par an. Joignez à cela ma rente viagère, c'est un total de quinze cents livres. Avez-vous quelque chose à dire à ce sujet contre moi?
Obenreizer se leva, fit un tour dans la chambre. Il ne savait absolument plus que dire ni que faire.
—Avant que je réponde à votre dernière question,—dit-il,—après un petit examen discret de lui-même,—je vous demande la permission de retourner pour un moment auprès de Mademoiselle Obenreizer. J'ai conclu d'un mot que vous m'avez dit tout à l'heure qu'elle répondait à vos sentiments.
—C'est vrai,—fit Vendale,—j'ai l'inexprimable bonheur de savoir qu'elle m'aime.