Nous sommes en devoir de faire notre inventaire. Nous avons remarqué une erreur dans la dernière consignation de Champagne expédiée par votre maison à la nôtre. Six de nos caisses contenaient du vin rouge, que nous vous renvoyons. La chose peut aisément se réparer par l'envoi que vous nous ferez de six caisses de Champagne que vous nous renverrez,—si vous le pouvez,—sinon vous nous créditerez de la valeur de ces caisses sur la somme de cinq cents livres, récemment payées à vous par notre maison.

Vos dévoués serviteurs,

Wilding et Co.

Cette lettre expédiée, ce sujet s'effaça rapidement de l'esprit de Vendale. Il avait à penser à d'autres choses plus intéressantes sans doute. Le même jour, il fit à Obenreizer la visite que celui-ci attendait. Il fut entendu que plusieurs soirées seraient réservées chaque semaine à ses entrevues avec Marguerite, toujours en présence d'un tiers. Sur ce point Obenreizer insista poliment, mais avec un entêtement inflexible. La seule concession qu'il fit à Vendale fut de lui laisser le choix de cette tierce personne, et, confiant dans l'expérience acquise, le jeune homme choisit sans hésitation l'excellente femme qui raccommodait les bas d'Obenreizer en dormant. En apprenant la responsabilité qui allait peser sur elle, Madame Dor se montra fort agitée. Elle attendit que les gens d'Obenreizer l'eussent quittée et regarda Vendale avec un clignement sournois de ses grosses paupières, et puis on se sépara.

Le temps passait. Les heureuses soirées auprès de Marguerite s'écoulaient trop rapidement. Dix jours après qu'il avait écrit à la maison de Suisse, Vendale, un matin, trouva la réponse sur son pupitre avec les autres lettres apportées par le courrier.

Chers Messieurs,

Nous vous présentons nos excuses pour la petite erreur dont vous vous plaignez. En même temps nous regrettons d'ajouter que les recherches dont cette erreur a été la cause nous ont amenés à une découverte inattendue, car c'est une affaire des plus graves pour vous et pour nous.

N'ayant plus de Champagne de la dernière récolte, nous prîmes des arrangements pour créditer votre maison de la valeur des dix caisses que vous savez. Alors, et pour obéir à certaines formes que nous avons l'habitude d'observer, nous nous sommes renseignés, aussi bien sur les livres de notre banquier que sur les nôtres, et nous avons été surpris d'acquérir la certitude qu'aucun payement en argent de la nature de celui dont vous nous parlez ne peut être arrivé en notre maison. Nous sommes également persuadés qu'aucun versement à notre compte n'a été fait à la Banque.

Il n'est pas nécessaire, au point où en sont les choses, de vous fatiguer par des détails inutiles. Cet argent aura sans doute été volé dans le trajet qu'il a dû parcourir pour arriver de vos mains dans les nôtres. Certaines particularités relatives à la façon dont la fraude a été commise, nous amènent à penser que le voleur peut avoir espéré se mettre en mesure de payer à nos banquiers la somme soustraite avant qu'on ne découvrit la soustraction en relevant les comptes de fin d'année. Ce relevé ne doit être fait que dans trois mois. Sans la circonstance actuelle, nous eussions pu ignorer jusqu'au bout le vol dont vous êtes les victimes.

Nous vous faisons part de ce dernier détail, qui vous démontrera que nous n'avons pas affaire à un voleur ordinaire, et nous espérons que vous voudrez bien nous aider dans les recherches que nous allons commencer, en examinant tout d'abord le reçu qui doit vous être arrivé comme émanant de notre maison et qui ne peut être qu'un faux. Ayez la bonté de vous assurer, en premier lieu, si la facture est entièrement manuscrite ou si elle est imprimée et numérotée. Dans ce dernier cas, on n'aurait eu à inscrire que le montant de la somme. Ce détail, futile en apparence, est, croyez-le, très important.