—Et permettez-moi de vous demander, monsieur, de vous demander comme à un homme impartial ce que le public de Londres pense de ma polémique avec l'Indépendant

M. Perker s'interposa et dit avec un sourire malicieux qui n'était pas tout à fait accidentel:

«Le public de Londres s'y intéresse beaucoup, sans aucun doute.

—Cette polémique, poursuivit le journaliste, sera continuée aussi longtemps qu'il me restera un peu de santé et de force, un peu de ces talents que j'ai reçus de la nature. A cette polémique, monsieur, quoiqu'elle puisse déranger l'esprit des hommes, exaspérer leurs opinions et les rendre incapables de s'occuper des devoirs prosaïques de la vie ordinaire; à cette polémique, monsieur, je consacrerai toute mon existence, jusqu'à ce que j'aie broyé sous mon pied l'Indépendant d'Eatanswill. Je désire, monsieur, que le peuple de Londres, que le peuple de mon pays sache qu'il peut compter sur moi, que je ne l'abandonnerai point, que je suis résolu, monsieur, à demeurer son champion jusqu'à la fin.

—Votre conduite est très-noble, monsieur, s'écria M. Pickwick, et il secoua chaleureusement la main du magnanime éditeur.

—Je m'aperçois, monsieur, répondit celui-ci, tout essoufflé par la véhémence de sa déclaration patriotique; je m'aperçois que vous êtes un homme de sens et de talent. Je suis très-heureux, monsieur, de faire la connaissance d'un tel homme.

—Et moi, monsieur, rétorqua M, Pickwick, je me sens profondément honoré par cette expression de votre opinion. Permettez-moi, monsieur, de vous présenter mes compagnons de voyage, les autres membres correspondants du club que je suis orgueilleux d'avoir fondé.»

M. Pott ayant déclaré qu'il en serait enchanté, M. Pickwick alla chercher ses trois amis, et les présenta formellement à l'éditeur de la Gazette d'Eatanswill.

«Maintenant, mon cher Pott, dit le petit M. Perker, la question est de savoir ce que nous ferons de nos amis ici présents.

—Nous pouvons rester dans cette maison, je suppose? dit M. Pickwick.