—Rien du tout, monsieur. La nuit d'avant le dernier jour de la dernière élection, ici, l'autre parti a gagné la servante des Armes de la ville pour épicer le grog de quatorze électeurs qui restaient dans la maison, et qui n'avaient pas encore voté.

—Qu'est-ce que vous entendez par épicer du grog?

—Mettre de l'eau d'ânon dedans, monsieur. Que le bon Dieu m'emporte si ça ne les a pas fait roupiller douze heures après l'élection. Ils en ont porté un sur un brancard, tout endormi, pour essayer, mais bernique! le maire n'a pas voulu de son vote; ainsi ils l'ont rapporté et replanté dans son lit.

—Quel étrange expédient! murmura M. Pickwick, moitié pour lui-même, moitié pour son domestique.

—Pas si farce qu'une histoire qu'est arrivée à mon père, en temps d'élection, à ce même endroit ici, monsieur.

—Contez-moi cela, Sam.

—Voilà, monsieur. Il conduisait une mail-coach[18] de Londres ici, dans ce temps-là. L'élection arrive, et il est retenu par un parti pour charrier des voteurs de Londres. La veille du jour où il allait se mettre en route, le comité de l'autre parti l'envoie chercher tout tranquillement. Il s'en va avec le commissionnaire, qui le fait entrer dans une grande chambre. Tas de gentlemen, montagnes de papiers, plumes et le reste. «Ah! monsieur Weller, dit le président, charmé de vous voir. Comment ça va-t-il? qu'il dit.—Très-bien, mossieur, merci, dit mon père. J'espère que vous ne maigrissez pas, non plus, qu'il dit.—Merci, ça ne va pas mal, dit le gentleman. Asseyez-vous, monsieur, je vous en prie.» Ainsi mon père s'asseoit, et le gentleman et lui se regardent fisquement leurs deux boules. «Vous ne me reconnaissez pas? dit l'autre.—Peux pas dire que je vous aie jamais vu, répond mon père.—Oh! moi je vous connais, dit l'autre. Je vous ai connu tout petit, dit-il.—C'est égal, je ne vous remets pas du tout, dit mon père.—C'est fort drôle, dit l'autre.—Joliment, dit mon père.—Faut qu' vous ayez une mauvaise mémoire, monsieur Weller, dit l'autre.—C'est vrai qu'a n'est pas fameuse, dit mon père.—Je m'en avais douté, dit l'autre.» Comme ça, il lui verse un verre de vin, et il le chatouille sur sa manière de conduire, et il le met dans une bonne humeur soignée, et à la fin il lui montre une banknote de vingt livres sterling[19]. «C'est une mauvaise route d'ici à Londres? qu'il lui dit.—Par-ci par-là y a de vilains endroits, dit mon père.—Et surtout près du canal, je crois? dit le gentleman.—Pour un vilain endroit, c'est un vilain endroit, dit mon père.—Hé bien! monsieur Weller, dit l'autre, vous êtes un excellent cocher, et vous pouvez faire tout ce que vous voulez avec vos chevaux, on sait ça. Nous avons tous bien de l'amitié pour vous, monsieur Weller. Ainsi, dans le cas qu'il vous arriverait par hasard un accident quand vous amènerez les électeurs ici, dans le cas que vous les verseriez dans le canal, sans leur faire aucun mal, ceci est pour vous, qu'il dit.—Mossieur, vous êtes extrêmement bon, dit mon père, et je vais boire à vot' santé un autre verre de vin, dit-il.» Alors il boit, empoche la monnaie, et il salue son monde. Hé bien! monsieur, continua Sam en regardant son maître avec un air d'impudence inexprimable, croiriez-vous que, justement le jour où il menait ces mêmes électeurs, sa voiture fut versée précisément dans cet endroit-là, et tous les voyageurs lancés dans le canal?

—Et retirés sur-le-champ? demanda vivement M. Pickwick.

—Pour ça, répliqua Sam très-lentement, on dit qu'il y manquait un vieux gentleman. Je sais bien qu'on a repêché son chapeau, mais je ne suis pas bien certain si sa boule était dedans, oui-z-ou non. Mais ce que je regarde, c'est la hextraordinaire coïncidence que la voiture de mon père s'est versée, juste au même endroit et le même jour, après ce que le gentleman lui avait dit.

—Sans aucun doute, c'est un hasard bien extraordinaire, répondit M. Pickwick; mais brossez mon chapeau, Sam, car j'entends M. Winkle qui m'appelle pour déjeuner.»