«Silence! beuglèrent les acolytes du maire.

—Whiffin, proclamez le silence! dit le maire d'un air pompeux, qui convenait à sa position élevée. Le crieur, pour obéir à cet ordre, exécuta un autre concerto sur sa sonnette, après quoi un gentleman de la foule cria, de toutes ses forces, Fifine! ce qui occasiona d'autres éclats de rire.

—Gentlemen! dit le maire, en donnant toute l'étendue possible à sa voix. Gentlemen, frères électeurs du bourg d'Eatanswill, nous sommes assemblés aujourd'hui pour élire un représentant à la place de notre dernier....»

Ici, le maire fut interrompu car une voix qui criait dans la foule:

«Bonne chance à M. le maire! et qu'il reste toujours dans les clous et les casseroles qu'ils y ont fait sa fortune.»

Cette allusion aux entreprises commerciales de l'orateur excita un ouragan de gaieté qui, avec son accompagnement de sonnette, empêcha d'entendre un seul mot de la harangue du maire, à l'exception, cependant, de la dernière phrase, par laquelle il remerciait ses auditeurs de l'attention bienveillante qu'ils lui avaient prêtée. Cette expression de gratitude fut accueillie par une autre explosion de joie, qui dura environ un quart d'heure.

Un grand gentleman efflanqué, dont le cou était comprimé par une cravate blanche très-roide, parut alors en scène, au milieu des interruptions fréquentes de la foule, qui l'engageait à envoyer quelqu'un chez lui pour voir s'il n'avait pas oublié sa voix sous son traversin. Il demanda la permission de présenter une personne propre et convenable, pour représenter au parlement les électeurs d'Eatanswill, et quand il déclara que c'était Horatio Fizkin, Esquire, de Fizkin-Loge, près Eatanswill, les fizkiniens applaudirent et les slumkéïens grognèrent, si longtemps et si bruyamment, que le parrain du candidat, au lieu de parler, aurait pu chanter des chansons bachiques sans que personne s'en fût douté.

Les amis d'Horatio Fizkin, Esquire, ayant joui de leur primauté, un petit homme, au visage colérique et rouge comme un œillet, s'avança afin de nommer une autre personne propre et convenable, pour représenter au parlement les électeurs d'Eatanswill; mais la nature de cet individu était trop irritable pour lui permettre de cheminer tranquillement parmi les forces de la multitude. Après quelques sentences d'éloquence figurative, le gentleman colérique se mit à tonner contre les interrupteurs; puis il échangea des provocations avec les gentlemen placés sur les hustings. Alors il se leva de toutes parts un tapage qui l'obligea d'exprimer ses sentiments par une pantomime sérieuse, au bout de laquelle il céda la place à l'orateur chargé de seconder sa motion. Celui-ci, pendant une bonne demi-heure, psalmodia un discours écrit, qu'aucun tumulte ne put lui faire interrompre; car il l'avait envoyé d'avance à la Gazette d'Eatanswill, qui devait l'imprimer mot pour mot.

Enfin, Fizkin, Esquire de Fizkin-Loge, près d'Eatanswill, se présenta pour parler aux électeurs, mais aussitôt les bandes de musiciens employées par l'honorable Samuel Slumkey, commencèrent à exécuter une fanfare avec une vigueur toute nouvelle. En échange de cette attention, la multitude jaune se mit à caresser la tête et les épaules de la multitude bleue; la multitude bleue voulut se débarrasser de l'incommode voisinage de la multitude jaune, et il s'ensuivit une scène de bousculades, de luttes, de combats, que nous désespérons de pouvoir représenter. Le maire s'efforça vainement d'y mettre fin; vainement il ordonna d'un ton impératif à douze constables de saisir les principaux meneurs, qui pouvaient être au nombre de deux cent cinquante; le tumulte continua. Durant l'émeute, Horatio Fizkin, Esquire de Fiskin-Loge et ses amis devinrent de plus en plus furieux; enfin, Horatio Fiskin demanda, d'un ton péremptoire, à son adversaire l'honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall, si ces musiciens jouaient par son ordre. L'honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall, refusant de répondre à cette question, Horatio Fizkin, Esquire, de Fizkin Loge, montra le poing à l'honorable Samuel Slumkey-Hall: sur quoi, le sang de l'honorable Samuel Slumkey s'étant échauffé, il provoqua, en combat mortel, Horatio Fizkin, Esquire. Quand le maire entendit cette violation de toutes les règles connues et de tous les précédents, il ordonna une nouvelle fantaisie sur la sonnette, et déclara que son devoir l'obligeait à faire comparaître devant lui, Horatio Fizkin, Esquire, de Fizkin-Loge, et l'honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall, pour leur faire prêter serment de ne point troubler la paix de Sa Majesté. A cette menace terrible, les amis des deux candidats s'interposèrent, et lorsque les deux partis se furent querellés, deux à deux, pendant trois quarts d'heure, Horatio Fizkin, Esquire, mit la main à son chapeau, en regardant l'honorable Samuel Slumkey; l'honorable Samuel Slumkey mit la main à son chapeau en regardant Horatio Fizkin, Esquire, les musiciens furent interrompus; la multitude s'apaisa en partie, et Horatio Fizkin, Esquire, put continuer sa harangue.

Les discours des deux candidats, quoique différents sous tous les autres rapports, s'accordaient pour offrir un tribut touchant au mérite et à la noblesse d'âme des électeurs d'Eatanswill. Chacun exprima son intime conviction, qu'il n'avait jamais existé, sur la terre, une réunion d'hommes plus indépendants, plus éclairés, plus patriotes, plus vertueux, plus désintéressés que ceux qui avaient promis de voter pour lui: chacun fit entendre obscurément qu'il soupçonnait les électeurs de l'autre parti d'être influencés par de honteux motifs, d'être adonnés à d'ignobles habitudes d'ivrognerie, qui les rendaient tout à fait indignes d'exercer les importantes fonctions confiées à leur honneur pour le bonheur de la patrie. Fizkin exprima son empressement à faire tout ce qui lui serait proposé[20]; Slumkey, sa détermination de ne jamais rien accorder de ce qui lui serait demandé. L'un et l'autre mirent en fait, que l'agriculture, les manufactures, le commerce, la prospérité d'Eatanswill, seraient toujours plus chers à leur cœur que tous les autres objets terrestres. Chacun d'eux, enfin, était heureux de pouvoir déclarer que, grâce à sa confiance dans le discernement des électeurs, il était sûr que c'était lui qui serait nommé.