A la suite de ce discours, on procéda par main levée; le maire décida en faveur de l'honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall; Horatio Fizkin, Esquire, de Fizkin-Loge, demanda un scrutin: et en conséquence un scrutin fut décrété. Ensuite on vota des remerciements au maire, pour son admirable façon de présider, et le maire remercia l'assemblée, en souhaitant de tout son cœur que le fauteuil de la présidence n'eût pas été un vain mot, car il avait été debout pendant toute la durée de l'opération. Les processions se reformèrent; les voitures roulèrent lentement à travers la foule, et celle-ci applaudit ou siffla, suivant ce que lui dictaient ses affections ou ses caprices.
Pendant toute la durée du scrutin, la ville entière sembla agitée d'une fièvre d'enthousiasme. Tout se passait de la manière la plus libérale et la plus délicieuse. Les spiritueux étaient remarquablement bon marché, chez tous les débitants. Des brancards parcouraient les rues pour la commodité des électeurs qui se trouvaient incommodés d'étourdissements passagers; car, durant toute la lutte électorale, cette espèce d'indisposition épidémique s'étant développée chez les votants avec une rapidité singulière et tout à fait alarmante, on les voyait souvent étendus sur le pavé des rues, dans un état d'insensibilité complète. Le dernier jour il y avait encore un petit nombre d'électeurs qui n'avaient point voté. C'étaient des individus réfléchis, calculateurs, qui n'étaient pas suffisamment convaincus par les raisons de l'un ou l'autre parti, quoiqu'ils eussent eu de nombreuses conférences avec tous les deux. Une heure avant la fermeture du scrutin, M. Perker sollicita l'honneur d'avoir une entrevue privée avec ces nobles, ces intelligents patriotes. Les arguments qu'il employa furent brefs, mais convaincants. Les retardataires allèrent en troupe au scrutin, et quand ils en sortirent, l'honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall, était sorti déjà de l'urne électorale.
CHAPITRE XIV.
Contenant une courte description de la compagnie assemblée au Paon d'argent, et de plus une histoire racontée par un commis-voyageur.
C'est avec un plaisir toujours nouveau, qu'après avoir contemplé les tourments et les combats de la vie politique, on ramène son attention sur la tranquillité de la vie privée. Quoique en réalité, M. Pickwick ne tint pas beaucoup à l'un ou à l'autre parti, il avait été assez enflammé par l'enthousiasme de Pott, pour appliquer ses immenses facultés intellectuelles aux opérations que nous venons de raconter, d'après son mémorandum. Pendant qu'il était ainsi occupé, M. Winkle ne restait pas oisif, mais il dévouait tout son temps à d'agréables promenades, à de petites excursions romantiques avec Mme Pott; car, lorsque l'occasion s'en présentait, cette aimable dame ne manquait jamais de chercher quelque soulagement à l'ennuyeuse monotonie dont elle se plaignait avec tant d'amertume. M. Pickwick et M. Winkle, étant ainsi complétement acclimatés dans la maison de l'éditeur, M. Tupman et M. Snodgrass, se trouvèrent en grande partie réduits à leurs propres ressources. Prenant peu d'intérêt aux affaires publiques, ils eurent recours, pour charmer leurs loisirs, aux amusements que pouvait offrir le Paon d'argent. Ces amusements se composaient d'un jeu de bagatelle, au premier étage, et d'un solitaire jeu de quilles, dans l'arrière-cour. Grâce au dévouement de Sam, nos voyageurs furent graduellement initiés dans les mystères de ces passe-temps, beaucoup plus abstraits que ne le supposent les hommes ordinaires. C'est ainsi qu'ils parvinrent à charmer la lenteur des heures paresseuses, quoiqu'ils fussent en grande partie deshérités de la société de M. Pickwick.
C'était principalement le soir que le Paon d'argent offrait, aux deux amis, des attractions qui leur permettaient de résister aux invitations pressantes de l'éloquent, quoique verbeux, journaliste. C'était le soir que le café de l'hôtel se remplissait d'un cercle d'originaux, dont les caractères et les manières présentaient à M. Tupman des observations délicieuses et dont les discours et les actions étaient habituellement notés par M. Snodgrass.
On sait ce que sont ordinairement les cafés où se rassemblent messieurs les commis voyageurs. Celui du Paon d'argent ne sortait point de la règle commune. C'était une vaste pièce toute nue, dont le maigre ameublement avait, sans aucun doute, été meilleur lorsqu'il était plus neuf. Une curieuse collection de chaises, aux formes grotesques et variées, était distribuée autour d'une grande table placée au centre de la salle, et d'une infinité de petites tables rondes, carrées ou triangulaires, qui en occupaient tous les coins. Un vieux tapis de Turquie faisait, sur le plancher, l'effet d'un petit mouchoir de femme sur le plancher d'une guérite. Les murs étaient garnis de deux ou trois grandes cartes géographiques, et de plusieurs grosses houppelandes, qui pendaient à une rangée de champignons. On voyait, sur la cheminée, un livre de poste; une histoire du Comté, moins la couverture; les restes mortels d'une truite, contenus dans un cercueil de verre; un encrier de bois, contenant un tronçon de plume, avec la moitié d'un pain à cacheter. Le buffet s'honorait de porter une quantité d'objets divers, parmi lesquels se faisaient remarquer principalement, une burette fort nuageuse; deux ou trois fouets; autant de châles de voyage; un assortiment de couteaux et de fourchettes, et surtout la moutarde. Enfin, l'atmosphère, épaissie par la fumée de tabac, avait communiqué une teinte de bistre à tous les objets, et principalement à des rideaux rouges et poussiéreux, qui pendaient tristement aux croisées.
C'est là que MM. Tupman et Snodgrass buvaient et fumaient, dans la soirée qui suivit l'élection, avec plusieurs autres habitants temporaires de l'hôtel.