«Personne ne nous mettra-t-il en train? dit le président d'un ton dubitatif.
—Pourquoi ne nous mettez-vous pas en train vous-même, monsieur le président,» fit observer du bout de la table un jeune gentleman avec des moustaches, un œil louche et un col de chemise rabattu.
«Écoutez! écoutez!» cria le fumeur aux joyaux de clinquant.
Le président répliqua: «Parce que je viens de chanter la seule chanson que je sache, et que celui qui chante deux fois la même chanson dans une soirée est à l'amende d'une tournée.»
C'était une raison sans réplique, aussi fut-elle suivie d'un nouveau silence.
M. Pickwick, désirant susciter un sujet qui pût être discuté par tout le monde, éleva la voix et parla en ces termes:
«J'ai été ce soir, gentlemen, dans un endroit que vous tous connaissez parfaitement sans aucun doute, mais où je n'avais pas mis le pied depuis bien des années et que je connais fort peu. Je veux parler de Gray's Inn. Ces vieux hôtels sont de curieux recoins, dans une grande ville comme Londres.
—Par Jupiter, murmura le président à M. Pickwick, vous êtes tombé sur un sujet qui fera causer l'un de nous, du moins. Vous allez tirer de sa coquille le vieux Jack Bamber. On ne l'a jamais entendu parler sur autre chose que sur les inns». Il y a vécu si longtemps tout seul qu'il en est devenu à moitié fou.»
L'individu dont parlait M. Lowten était un vieux petit homme, aux épaules élevées, qui avait l'habitude de se pencher en avant quand il était silencieux, et qui, pour cette raison, n'avait pas été remarqué de M. Pickwick. Mais lorsque le vieux homme leva sa face jaune et décharnée, et fixa sur lui ses yeux gris pleins de finesse et de pénétration, notre illustre observateur s'étonna que des traits aussi singuliers eussent pu échapper un seul instant à son attention. Un sourire chagrin contractait perpétuellement la figure du vieillard; il appuyait son menton sur une grande main maigre, dont les ongles étaient d'une longueur extraordinaire; son regard pénétrant et fixe luisait sous d'épais sourcils grisonnants; enfin il y avait dans toute l'expression de sa physionomie quelque chose d'étrange, de sauvage, de rusé, qui rendaient son aspect tout à fait repoussant.
Telle était la figure qui se redressa tout à coup et d'où jaillit un torrent de paroles brûlantes. Cependant comme ce chapitre est déjà bien long, et comme le vieux homme est un personnage notable, il sera plus respectueux pour lui et plus commode pour nous, de le laisser parler dans un nouveau chapitre.