Dans la grande rue du faubourg de Londres, près de l'église Saint-George, et du même côté de la rue, se trouve, comme presque tout le monde le sait, une petite prison pour dettes, nommée Marshalsea. Quoiqu'elle ne ressemble plus guère à l'infâme cloaque d'autrefois, cependant, dans son état amélioré, elle offre encore peu de tentation pour les extravagants, peu de consolation pour les imprévoyants. L'assassin condamné jouit, dans Newgate, d'une cour plus vaste et plus aérée qu'il n'y en a dans la prison de Marshalsea, pour le débiteur insolvable.
Que ce soit une idée, que ce soit à cause des vieux souvenirs que me rappelle cette partie de Londres, je ne puis la supporter. La rue est large; les boutiques sont spacieuses; le bruit des voitures, des passants, des industries actives, y résonne depuis le matin jusqu'à minuit; mais les rues d'alentour sont étroites et sales; la pauvreté, la débauche suppurent de toutes les allées; l'infortune et le besoin sont renfermés dans la sombre prison; un air de tristesse, de désolation, semble, à mes yeux du moins, être répandu sur les alentours et leur communiquer une teinte maladive et dégoûtante.
Bien des gens dont les yeux se sont depuis fermés dans la tombe, ont commencé par contempler assez légèrement cette scène, en entrant pour la première fois dans la vieille prison de la Marshalsea; car le désespoir vient rarement avec les premières atteintes de l'infortune. Le nouveau prisonnier se confie aux amis qu'il n'a pas éprouvés encore; il se rappelle les nombreuses offres de services qui lui ont été faites, lorsqu'il n'en avait pas besoin; dans son inexpérience heureuse, il conserve l'espérance, fleur salutaire, que le premier vent de l'adversité fait courber à peine, qui se redresse et fleurit de nouveau pendant quelque temps, et qui peu à peu se fane et se dessèche sous l'influence des désappointements et de l'oubli. Alors les yeux se creusent et deviennent hagards; les joues pâles et maigres se collent sur les os; le manque d'air et d'exercice, la faim plus terrible encore, détruisent le prisonnier. A l'époque dont nous parlons, on pouvait dire, sans aucune métaphore, que les pauvres débiteurs pourrissaient dans la prison, sans aucun espoir d'en sortir vivants. De semblables atrocités n'existent plus au même degré, mais il en reste encore suffisamment pour enfanter des misères qui font saigner le cœur.
Il y a trente ans environ, une jeune femme, avec son enfant, se présentait de jour en jour à la porte de la prison, dès que le soleil paraissait et avec autant de régularité que lui. Elle venait pour voir son mari, emprisonné pour dettes; souvent, après une nuit inquiète et sans sommeil, elle arrivait à cette porte une heure trop tôt, et alors, s'en retournant d'un air doux et résigné, elle menait son enfant sur le vieux pont, l'élevait dans ses bras sur le parapet, et lui montrait, pour le distraire, la Tamise étincelante sous les rayons du soleil levant, et déjà animée par mille préparatifs de travail et de plaisir. Mais bientôt elle remettait l'enfant par terre et se prenait à pleurer amèrement, car nulle expression d'amusement ou d'intérêt n'était venu éclairer le visage pâle et amaigri qu'elle aimait tant à contempler. Hélas! ce pauvre enfant ne comptait que des souvenirs d'une seule espèce, souvenirs qui se rattachaient à la pauvreté, aux malheurs de ses parents. Durant de longues heures, il restait assis sur les genoux de sa mère, et considérait avec une sympathie enfantine les larmes qui coulaient le long de ses joues; puis il se traînait silencieusement dans un coin sombre, où il s'endormait en pleurant. Les pénibles réalités du monde, avec ses plus dures privations, la faim, la soif, le froid, tous les besoins, étaient à demeure dans sa maison, depuis les premières lueurs de son intelligence; et quoiqu'il eût encore les formes de l'enfance, il n'en avait plus ni le cœur léger, ni le rire joyeux, ni les yeux brillants.
Son père et sa mère étudiaient la pâleur de son visage, et leurs regards se rencontraient ensuite avec des pensées de désespoir, qu'ils n'osaient exprimer par des paroles. L'homme vigoureux, bien portant, qui aurait pu supporter toutes les fatigues d'une vie active, se consumait dans la longue inaction, dans l'atmosphère malsaine d'une prison populeuse. La femme délicate et fragile s'affaissait sous les maux combinés de l'esprit et du corps. Quant au jeune enfant, son cœur était déjà brisé.
L'hiver arriva, et avec l'hiver des semaines entières de pluies froides et tristes. La pauvre femme était venue demeurer dans une misérable chambre, près de la prison de son mari, et quoique leur pauvreté croissante fût la cause de ce changement, elle se trouvait plus heureuse alors, car elle était plus près de lui. Pendant deux mois elle vint comme à l'ordinaire attendre, avec son enfant, l'ouverture de la porte. Un matin, elle ne vint pas: c'était la première fois. Un autre matin, elle vint seule: l'enfant était mort.
Ils savent peu, ceux qui parlent légèrement des pertes du pauvre comme d'une heureuse cessation de douleurs pour celui qui n'est plus, comme d'une économie providentielle pour le survivant; ils savent peu quelle agonie causent ces pertes. Un regard silencieux d'affection, quand tous les autres regards se détournent froidement; la conscience que nous possédons la sympathie d'un être humain, lorsque tous les autres nous ont abandonnés: c'est là une consolation, un soutien, un appui, que nulle richesse ne peut payer, que ne peut donner nul pouvoir. L'enfant était resté, pendant des heures entières, assis aux pieds de ses parents, avec ses petites mains pressées dans les leurs; avec son visage maigre et pâle levé vers leur visage. Ils l'avaient vu s'étioler de jour en jour; mais quoique sa courte existence eût été privée de toute joie, quoiqu'il reposât maintenant dans cette paix qu'il n'avait jamais connue sur la terre, cependant ils étaient ses parents, et sa perte pénétra profondément dans leur cœur.
Il était clair pour ceux qui regardaient la figure épuisée de la jeune mère, qu'elle n'avait plus de longues épreuves à subir. Les camarades de prison de son mari craignaient de troubler tant de douleurs et de misères, et lui laissaient à lui seul la petite chambre qu'il avait d'abord partagée avec deux compagnons. La jeune femme l'occupait avec lui; elle languissait sans souffrances, mais sans espoir, et sa vie s'éteignait doucement.
Un soir elle s'était évanouie dans les bras de son mari, et il l'avait portée à la fenêtre ouverte, pour la ranimer par la sensation de l'air. La lumière de la lune, en tombant sur son pâle visage, lui montra tant d'altération dans ses traits qu'il chancela, comme un faible enfant, sous le fardeau qui lui était si cher.
«Asseyez-moi, George,» dit-elle d'une voix faible. Il obéit, et s'asseyant auprès d'elle, il couvrit son front de ses mains et fondit en larmes.