«Il est bien dur de vous quitter, George; mais c'est la volonté de Dieu, et vous devez supporter cela pour l'amour de moi. Oh! combien je le remercie de nous avoir pris d'abord notre enfant! Il est heureux; il est dans le ciel maintenant. Que serait-il devenu ici, sans sa mère?
—Vous ne mourrez pas, Mary! non, vous ne mourrez pas!» s'écria le mari en se levant. Il fit le tour de la chambre, avec violence, en se frappant le front de ses poings fermés; puis, se rasseyant auprès de sa femme et la supportant dans ses bras, il ajouta avec plus de calme: «Remettez-vous, je vous en prie, ma chère enfant. Reprenez courage; vous vivrez encore.
—Non, George, non, je le sens bien. Faites-moi mettre près de mon pauvre enfant, maintenant; mais promettez-moi que si jamais vous quittez cette affreuse demeure, si vous devenez riche, vous nous ferez transporter dans quelque paisible cimetière de village, loin, bien loin d'ici, pour que nous puissions nous y reposer en paix. Cher George, me le promettez-vous?
—Oui, oui, dit le pauvre homme en se jetant à genoux devant elle. Répondez-moi, Mary! encore un mot! un regard! un seul!»
Il cessa de parler, car le bras qui serrait son cou était roide et pesant. Un profond soupir s'échappa de la poitrine desséchée de la jeune femme, ses lèvres remuèrent, un sourire se joua sur son visage, mais les lèvres étaient blanches, le sourire devint fixe et glacé: George Heyling était seul dans le monde!
Cette nuit, dans le silence et la désolation de sa chambre lugubre le misérable époux s'agenouilla auprès de ce qui n'était plus qu'un cadavre, et appela Dieu à témoin du serment effroyable qu'il faisait de venger la mort de sa femme et de son enfant; de dévouer le reste de son existence à ce seul but; d'obtenir une vengeance prolongée et terrible; de nourrir une haine éternelle, inextinguible, et d'en poursuivre l'objet à travers le monde entier.
Un désespoir surnaturel, une rage démoniaque avaient fait de si affreux ravages sur sa figure, dans cette seule nuit, que le lendemain matin ses compagnons se reculaient avec effroi lorsqu'il passait auprès d'eux. Ses yeux étaient lourds et sanglants, son visage cadavéreux, son corps voûté comme par l'âge. Dans la violence de ses angoisses mentales, il avait mordu sa lèvre inférieure, et le sang, coulant de la blessure, avait souillé son menton, sa cravate, sa chemise. Pas une larme, pas un soupir, pas une plainte ne lui échappait; mais l'égarement de ses regards, l'irrégularité de ses pas, tandis qu'il arpentait la cour, toute sa contenance, enfin, révélait la fièvre qui le dévorait intérieurement.
Il était nécessaire que le corps de sa femme fût enlevé sans délai de la prison. Il en reçut l'avis avec calme et en reconnut la convenance. Presque tous les prisonniers s'étaient assemblés pour voir cet enlèvement. Ils se rangèrent des deux côtés lorsque George Heyling parut. Il s'avança d'un pas précipité; il se plaça dans un petit espace grillé, auprès de la porte d'entrée: la foule s'en retira par un sentiment instinctif de délicatesse. Bientôt le cercueil grossier descendit, porté lentement sur les épaules de quatre hommes. Un silence de mort l'accueillit, rompu seulement par les lamentations des femmes et par le bruit des pieds des porteurs sur le pavé. Quand ils atteignirent le lieu où se tenait l'époux délaissé, ils s'arrêtèrent. Il étendit sa main sur la bière, et arrangeant machinalement le drap qui la couvrait, il leur fit signe de continuer. Les guichetiers, sous le portique, ôtèrent leurs chapeaux; le cercueil passa; la porte pesante se referma par derrière. Heyling regarda d'un air distrait la foule dont il était entouré, et se laissa tomber lourdement sur la terre.
Pendant plusieurs semaines, on fut obligé de le veiller nuit et jour; mais dans les plus violentes rêveries de la fièvre, il ne perdit pas la conscience de ses malheurs, ni le souvenir du vœu qu'il avait fait. Des lieux, des scènes, des événements divers, se succédaient devant ses yeux avec la rapidité confuse du délire; et pourtant tous ses rêves étaient liés, en quelque manière, au sujet terrible qui remplissait son esprit. Il naviguait sur une mer sans bornes. Le ciel brûlant paraissait ensanglanté; les vagues furieuses bondissaient, tourbillonnaient de toutes parts. Un autre vaisseau labourait péniblement les flots agités: ses voiles déchirées flottaient comme des rubans sur ses mâts; son pont était encombré de créatures humaines, sur lesquelles, à chaque instant, crevaient des vagues monstrueuses qui les balayaient dans la mer écumante. Cependant le vaisseau que montait Heyling s'avançait au milieu de la masse mugissante des eaux, avec une force et une vitesse irrésistibles. Frappant l'autre navire sur le flanc, il l'écrasa sous sa quille. Un cri terrible, le cri de mort de cent misérables, s'éleva; si affreux qu'il retentit par-dessus les clameurs des éléments; si aigu qu'il semblait percer l'air et l'Océan et les cieux.—Mais qu'est-ce que cela? Quelle est cette vieille tête grise, qui s'élève au-dessus des vagues, qui lutte contre la mort, et dont les cris, le regard plein d'agonie, appellent du secours? Un seul coup d'œil, et George Heyling s'est élancé dans la mer; il nage vigoureusement vers le vieillard; il s'en approche: oui! ce sont bien ses traits! Le vieillard le voit venir et s'efforce vainement de lui échapper. Heyling le saisit, l'étreint, l'entraîne avec lui sous les flots, au fond! au fond! sous des masses d'eau ténébreuses. Les efforts du vieillard deviennent de plus en plus faibles et bientôt cessent entièrement: il est mort; Heyling l'a tué; il a tenu son serment!
Seul et les pieds nus, il traversait les plaines brûlantes d'un immense désert. Le sable soulevé par le simoun l'étouffait, l'aveuglait. Ses grains imperceptibles pénétraient dans chaque pore de sa peau, et lui causaient une irritation qui allait jusqu'à la fureur. Des masses gigantesques de la même poussière, emportées par les vents et rougies par le soleil, marchaient autour de lui comme des piliers de feu vivant. Les ossements des voyageurs qui avaient péri, dans ces affreux déserts, blanchissaient à ses pieds; une lumière sanglante tombait sur tous les objets environnants; et aussi loin que ses regards pouvaient s'étendre, il n'apercevait que de nouveaux sujets de crainte et d'horreur. C'est en vain qu'il s'efforce de pousser un cri de détresse; sa langue brûlante est collée à son palais. Il se précipite en avant comme un désespéré. Doué d'une force surnaturelle, il fend les sables mouvants: mais à la fin, épuisé de soif et de fatigue, il tombe sans connaissance sur la terre. Quelle fraîcheur enivrante le ravive? D'où vient cet agréable murmure? De l'eau, c'est une source; le clair ruisseau coule à ses pieds. Il en boit avec ardeur, et reposant sur la rive ses membres endoloris, il tombe dans un assoupissement délicieux. Un bruit de pas le réveille. Un vieux homme à la tête grise s'avance en chancelant pour apaiser sa soif dévorante. C'est encore lui! Heyling saisit le vieillard d'un bras et l'éloigne de l'onde bienfaisante. Vainement celui-ci se débat avec d'affreuses convulsions; vainement il demande avec des cris déchirants de l'eau, une seule goutte d'eau pour sauver sa vie! Heyling le repousse d'un bras impitoyable; il contemple d'un œil avide sa longue agonie, et quand sa tête grise tombe sans vie sur son sein, il laisse aller son cadavre et le repousse du pied.