Lorsque la fièvre le quitta, lorsque la connaissance lui revint, il s'éveilla pour se trouver libre et riche; pour apprendre que son père, qui l'aurait laissé mourir dans une prison, qui avait laissé ceux qui devaient lui être plus chers que sa propre existence, périr de besoin et de cette tristesse du cœur qu'aucun médecin ne peut guérir; que son père dénaturé avait été trouvé mort dans son lit. Il aurait bien eu le courage de faire de son fils un mendiant; mais orgueilleux jusqu'au bout de sa santé et de sa force, il avait ajourné les mesures à prendre pour cela, jusqu'au moment où il était trop tard pour le faire: et maintenant il pouvait grincer des dents, dans l'autre monde, à la pensée de toutes les richesses que cette négligence avait fait passer sur la tête de son fils!

George Heyling revint à lui pour apprendre sa fortune nouvelle, pour se souvenir du serment terrible qu'il avait fait, pour se rappeler que son ennemi était le père de sa propre femme, l'homme qui l'avait plongé dans une prison, et qui, quand sa fille et son petit enfant s'étaient jetés à ses pieds, pour lui demander grâce, les avait chassés avec mépris. Oh! combien le malheureux Heyling déplorait la faiblesse qui l'empêchait de se lever et de poursuivre activement sa vengeance!

Il se fit transporter loin des lieux qui avaient été témoins de sa misère et de la double perte qu'il avait faite; il se retira sur le bord de la mer, dans une résidence paisible, non avec l'espoir de recouvrer le bonheur ou même la tranquillité, car l'un et l'autre s'étaient enfuis pour toujours, mais afin de retrouver son énergie abattue et de méditer sur le projet qu'il nourrissait avec une persistance implacable. Dans cet endroit même, quelque mauvais esprit, sans doute, lui fournit l'occasion de sa première et de sa plus horrible vengeance.

C'était l'été: plongé dans ses sombres pensées, Heyling sortait vers le soir de son logis solitaire, suivait un étroit sentier, au pied des falaises, jusqu'à un site désert et sauvage qu'il avait rencontré dans ses courses vagabondes et qui avait plu à son imagination exaltée. Là, il s'asseyait sur des débris de rochers, et, ensevelissant son visage dans ses deux mains, il y restait pendant des heures entières, jusqu'à ce que les hautes ombres des rocs effroyables qui menaçaient sa tête eussent jeté une épaisse nuit sur tous les objets environnants.

Par une calme soirée, il était assis là, dans sa posture habituelle, levant de temps en temps les yeux pour suivre le vol d'une mouette, ou pour contempler la glorieux sillon de lumière qui, commençant au bord de l'Océan, semblait conduire jusqu'au point extrême de l'horizon où le soleil commençait à se plonger, lorsque la profonde tranquillité du paysage fut troublée par un long cri de détresse. Heyling prêta l'oreille, ne sachant pas d'abord s'il avait bien entendu; puis le cri étant répété d'une manière plus déchirante, il se dressa et se hâta de courir dans la direction d'où venait le bruit.

La scène qui s'offrit à ses yeux parlait d'elle-même. Des vêtements étaient déposés sur la plage; une tête d'homme s'élevait à peine au-dessus des flots, à quelque distance du bord, tandis que, sur le rivage, un vieillard, tordant ses mains avec désespoir, courait çà et là, en appelant au secours. Heyling, dont les forces étaient alors suffisamment rétablies, arracha son habit et s'élança vers les flots, avec l'intention de s'y précipiter et de ramener l'homme qui se noyait.

«Hâtez-vous, monsieur, au nom de Dieu! sauvez-le, sauvez-le, pour l'amour du ciel! C'est mon fils, monsieur, mon seul fils! dit le vieillard en s'approchant tout tremblant d'émotion. Mon seul fils, monsieur, et qui meurt là, sous les yeux de son père!»

Aux premiers mots que le vieillard avait prononcés, celui qu'il regardait comme un sauveur s'était arrêté court, et, croisant ses bras sur sa poitrine, était demeuré complétement immobile.

«Grand Dieu! s'écria le vieillard en reculant; Heyling!»

Heyling sourit et garda le silence.