—Très-bien. Dites à mon domestique que je n'ai plus besoin de lui ce soir, et qu'il m'apporte de l'eau chaude demain à huit heures et demie.

—Oui, monsieur.» Et la servante se retira après avoir souhaité une bonne nuit à notre philosophe.

M. Pickwick, demeuré seul, s'assit dans un fauteuil auprès du feu, et se laissa aller à une longue suite de méditations. D'abord il songea à ses amis, et se demanda quand ils viendraient le rejoindre. Ensuite son esprit retourna vers mistress Martha Bardell, et de cette dame, par une transition naturelle, il se reporta au bureau malpropre de Dodson et Fogg. De là, il s'enfuit, par une tangente, au centre même de l'histoire du singulier client; puis il revint dans l'auberge du Grand Cheval blanc, à Ipswich, avec assez peu de lucidité pour convaincre M. Pickwick que le sommeil s'emparait rapidement de lui. Il se secoua donc, et commençait à se déshabiller lorsqu'il se rappela qu'il avait laissé sa montre sur la table, dans la salle d'en bas.

Or cette montre était un des biens meubles favoris de M. Pickwick, ayant été transportée de tous côtés, à l'ombre de son gilet, pendant un nombre d'années plus considérable qu'il ne nous paraît nécessaire de le déclarer actuellement au lecteur. On n'aurait pu faire pénétrer dans le cerveau du philosophe la possibilité de s'endormir sans entendre le tic-tac régulier de cette montre sous son traversin, ou dans le porte-montre accroché au chevet de son lit. En conséquence, comme il était tard et qu'il ne voulait pas faire retentir sa sonnette, à cette heure de la nuit, il remit son habit qu'il avait déjà ôté, et prenant le chandelier vernissé, il descendit tranquillement les escaliers.

Mais plus M. Pickwick descendait les escaliers, plus il semblait qu'il lui restât d'escaliers à descendre; et plusieurs fois après être parvenu dans un étroit passage et s'être félicité d'être enfin arrivé au rez-de-chaussée, M. Pickwick vit un autre escalier apparaître devant ses yeux étonnés. Au bout d'un certain temps, cependant, il atteignit une salle dallée qu'il se rappela avoir vue en entrant dans la maison. Avec un nouveau courage il explora passage après passage; il entr'ouvrit chambre après chambre, et à la fin, quand il allait abandonner ses recherches de pur désespoir, il se trouva dans la salle même où il avait passé la soirée, et il aperçut sur la table sa propriété manquante.

M. Pickwick saisit la montre d'un air triomphant, et s'occupa ensuite de retourner sur ses traces, pour regagner sa chambre à coucher; mais si le trajet pour descendre avait été environné de difficultés et d'incertitudes, le voyage pour remonter était infiniment plus embarrassant. Dans toutes les directions possibles s'embranchaient des rangées de portes, garnies de bottes et de souliers. Une douzaine de fois, M. Pickwick avait tourné doucement la clef d'une chambre à coucher, dont la porte ressemblait à la sienne, lorsqu'un cri bourru de l'intérieur: «Qui diable est cela?» ou, «Qu'est-ce que vous venez faire ici?» l'obligeait à se retirer sur la pointe du pied, avec une célérité parfaitement merveilleuse. Il se trouvait de nouveau réduit au désespoir, lorsqu'une porte entr'ouverte attira son attention. Il allongea la tête et regarda dans la chambre. Bonne chance à la fin! Les deux lits étaient là, dans la situation qu'il se rappelait parfaitement, et le feu brûlait encore. Cependant sa chandelle, qui n'était pas des plus longues lorsqu'il l'avait reçue, avait coulé dans les courants d'air qu'il venait de traverser, et s'abîma dans le chandelier, au moment où il fermait la porte derrière lui. «C'est égal, pensa M. Pickwick, je puis me déshabiller tout aussi bien à la lumière du feu.»

Les deux lits étaient placés à droite et à gauche de la porte. Entre chacun d'eux et la muraille il se trouvait une petite ruelle, terminée par une chaise de canne, et justement assez large pour permettre de monter au lit ou d'en descendre du côté de la muraille, si on le jugeait convenable. Après avoir exactement fermé les rideaux du lit du coté de la chambre, M. Pickwick s'assit dans la ruelle, sur la chaise de canne, et se débarrassa tranquillement de ses souliers et de ses guêtres. Ensuite il ôta et plia son habit, son gilet, sa cravate, et tirant lentement son bonnet de nuit de sa poche, il l'attacha solidement sur sa tête, en nouant sous son menton des cordons qui étaient toujours fixés à cette portion de son ajustement. Pendant cette opération l'absurdité de son récent embarras vint frapper plus fortement ses facultés risibles, et, se renversant sur sa chaise de canne, il se mit à rire en lui-même, de si bon cœur, que ç'aurait été un véritable délice, pour tout esprit bien constitué, de contempler le sourire qui épanouissait son aimable physionomie, sous son bonnet de coton orné d'une vaste mèche.

«C'est la plus drôle de chose, se dit M. Pickwick à lui-même en riant si démesurément qu'il en fit presque craquer les cordons de son bonnet; c'est la plus drôle de chose dont j'aie jamais entendu parler, que de me voir ainsi perdu dans cette auberge, et errant dans tous ses escaliers. Drôle! drôle! très-drôle!» M. Pickwick, souriant de nouveau, d'un sourire plus prononcé qu'auparavant, allait continuer à se déshabiller, lorsqu'il fut arrêté, tout à coup, par l'entrée inattendue d'une personne qui tenait une chandelle, et qui, après avoir fermé la porte, s'avança jusqu'auprès de la toilette et y posa sa lumière.

Le sourire qui se jouait sur les traits de M. Pickwick fut instantanément absorbé par l'expression de la surprise et de la stupeur la plus complète. La personne, quelle qu'elle fût, était arrivée si soudainement et avec si peu de bruit, que M. Pickwick n'avait pas eu le temps de crier ni de s'opposer à son entrée. Qui pouvait-ce être? un voleur? quelque individu mal intentionné, qui peut-être l'avait vu monter les escaliers, tenant à la main une belle montre. En tout cas que devait-il faire?

Le seul moyen pour M. Pickwick d'observer son mystérieux visiteur, sans danger d'être vu lui-même, était de grimper sur le lit pour lorgner dans la chambre, et d'entr'ouvrir les rideaux. Il eut donc recours à cette manœuvre, et les tenant d'une main soigneusement fermés de manière à ne laisser passer que sa tête et son bonnet de coton, il mit sur son nez ses lunettes, rassembla tout son courage, et regarda.