La vieille lady était assise dans le parloir, avec sa majesté accoutumée. Mais elle était d'assez mauvaise humeur, et par conséquent très-complétement sourde. Elle ne sortait jamais, et comme beaucoup d'autres vieilles dames de la même étoffe, lorsque d'autres faisaient ce qu'elle ne pouvait pas faire elle-même, elle croyait que c'était un crime de haute trahison domestique. Aussi se tenait-elle toute droite dans son grand fauteuil, et avait-elle l'air aussi sévère qu'elle le pouvait. Mais après tout, que Dieu la bénisse! c'était encore un air bénévole.
«Maman, dit M. Wardle, voilà M. Pickwick. Vous vous en souvenez.
—C'est bien! c'est bien! répliqua-t-elle avec dignité: Ne tourmentez pas M. Pickwick pour une vieille créature comme moi. Personne ne se soucie plus de moi, maintenant, et c'est fort naturel. En prononçant ces mots elle secouait sa tête, et détirait d'une main tremblante les plis de sa robe de soie.
—Allons! allons! madame, dit M. Pickwick; ne repoussez pas comme cela un vieil ami. Je suis venu exprès pour avoir une longue conversation avec vous, et pour faire un autre rob. Et puis nous montrerons à ces enfants à danser un menuet avant qu'ils soient plus vieux de quarante-huit heures.»
La vieille dame s'adoucissait rapidement, mais elle n'aimait pas avoir l'air de céder tout à coup, aussi se contenta-t-elle de dire: «Ah! je ne peux pas l'entendre.
—Allons! maman, quel enfantillage! reprit M. Wardle: ne soyez donc pas de mauvaise humeur; pensez à Bella, pauvre fille; il faut que vous l'encouragiez.»
La bonne vieille dame entendit ceci, car ses lèvres tremblèrent pendant que son fils parlait. Mais l'âge a ses petites infirmités mentales, et elle n'était point encore tout à fait apaisée. Elle recommença donc à détirer sa robe, et se tournant vers M. Pickwick, «Ah! monsieur Pickwick, lui dit-elle, les jeunes gens étaient bien différents dans mon temps.
—Sans aucun doute, madame, et c'est pour cela que j'aime tant ceux qui ont quelques traces de l'ancienne roche.» En disant ces mots notre excellent ami attira doucement Isabelle, et déposant un baiser sur son front, la fit asseoir sur le petit tabouret aux pieds de sa grand'mère. Alors, soit que l'expression de ce jeune visage, levé vers la vieille dame, lui rappelât des souvenirs d'autrefois, soit qu'elle fût touchée par la bienveillante bonhomie de M. Pickwick, quelle qu'en fût la cause enfin, elle s'amollit complétement; elle jeta ses bras au cou de Bella, et toute cette petite mauvaise humeur s'évapora en larmes silencieuses.
Ce fut une heureuse soirée. Le whist où M. Pickwick et la vieille lady jouaient ensemble, était grave et solennel, mais la joie de la table ronde était bruyante et tumultueuse. Longtemps après que les dames se furent retirées, le vin chaud bien assaisonné d'eau-de-vie et d'épices, circula à la ronde et recircula fréquemment. Le sommeil qu'il produisit fut profond, et les rêves qu'il amena furent agréables. C'est un fait remarquable que ceux de M. Snodgrass se rapportaient constamment à Émily Wardle, et que la principale figure des visions de M. Winkle était une jeune demoiselle, avec des yeux noirs, un sourire malin, et des brodequins remarquablement petits.
M. Pickwick fut réveillé de bonne heure, le lendemain, par un murmure de voix, par un bruit confus de pas, qui auraient suffi pour tirer le gros joufflu lui-même de son pesant sommeil. Il se leva sur son séant et écouta. Les domestiques et les hôtes féminins couraient constamment de tous côtés, et il y avait tant et de si instantes demandes d'eau chaude, tant de supplications répétées pour des aiguilles et du fil, tant de: «Oh! venez m'agrafer ma robe, vous serez bien gentille!» que M. Pickwick, dans son innocence, commença à s'imaginer qu'il était arrivé quelque chose d'épouvantable. Cependant ses idées s'éclaircissant de plus en plus, il se rappela que c'était le jour des noces. L'occasion étant importante, il s'habilla avec un soin particulier, et descendit dans la chambre où l'on devait déjeuner.