Tandis que l'épais jouvenceau parlait ainsi, une étincelle semi-cannibale brillait dans ses yeux, au souvenir des pieds rôtis.
«Oh! vous voilà réveillé à la fin,» lui dit Sam.
Le gros joufflu fit un signe affirmatif.
«Eh! bien, je vais vous dire, jeune boa constructeur, reprit Sam, d'un son de voix imposant: si vous ne dormez pas un petit peu moins, et si vous ne faites pas un petit peu plus d'exercice, quand vous arriverez à être un homme vous vous exposerez au même genre d'inconvénient personnel qui fut infligé sur le vieux gentleman qui portait une queue de rat.
—Qu'est-ce donc qui lui est arrivé? demanda Joe d'une voix mal assurée.
—C'est ce que je vas vous dire. Il était du plus large patron qui a jamais été inventé; un véritable homme gras, qui n'avait pas entrevu ses propres chaussures depuis quarante et cinq ans.
—Bonté divine! s'écrie Emma.
—Non, ma chère, pas une fois; et si vous aviez mis devant lui un modèle de ses propres jambes sur la table où il dînait, il ne les aurait pas reconnues. Il allait toujours à son bureau avec une très-belle chaîne d'or qui pendait, en dandinant, environ un pied et demi, et une montre d'or dans son gousset qui valait bien... j'ai peur de dire trop... mais autant qu'une montre peut valoir; une grosse montre ronde, aussi conséquente dans son espèce comme il était pour un homme. «Vous feriez mieux de ne pas porter cette montre ici, disaient les amis du gentleman, vous en serez volé.—Bah! qu'il dit.—Oui, disent-ils, vous le serez.—Bien, dit-il; j'aimerais à voir le voleur qui pourrait tirer cette montre ici, car je veux que Dieu me bénisse si je peux jamais la tirer moi-même, qu'il dit; elle est si serrée dans mon gousset que quand je veux savoir quelle heure-s-qu'il est, je suis obligé de regarder dans la boutique du boulanger, qu'il dit.—Pour lors, en disant ça il riait de si bon cœur qu'on avait peur de le voir éclater. Il sort avec sa tête poudrée et sa queue de rat, vlà qu'il roule sa bosse dans le Strand avec sa chaîne dandinant plus que jamais, et la grosse montre qui crevait presque son pantalon. Il n'y avait pas un filou dans tout Londres qui n'eût pas tiré à cette chaîne; mais la chaîne ne voulait jamais se casser et la montre ne voulait pas sortir. Ainsi ils se fatiguaient bien vite de traîner un gros homme comme ça sur le pavé, et l'autre s'en retournait chez lui, et il riait tant que sa queue de rat se trémoussait comme le pendule d'un vieux coucou. A la fin, un jour, il roulait tranquillement; vlà qu'il voit un filou qu'il connaissait de vue, bras dessus, bras dessous avec un petit moutard qui avait une très-grosse tête.—En voilà une farce, que le vieux gentleman se dit en lui-même: ils vont s'essayer encore un coup, mais ça ne prendra pas. Ainsi il commence à ricaner bien joyeusement, quand tout d'un coup le petit garçon quitte le bras du filou et se jette la tête la première droit dans l'estomac du vieux gentleman, si fort qu'il le fait doubler en deux par la douleur. Il se met à crier oh là! là! mais le filou lui dit tout bas à l'oreille: Le tour est fait, monsieur, et quand il se redresse la montre et la chaîne avaient fichu le camp, et ce qu'il y a de plus pire, la digestion du vieux gentleman a toujours été embrouillée après ça, pour tout le reste de sa vie naturelle.—Ainsi faites attention à vous, mon jeune gaillard, et prenez garde que vous ne deveniez pas trop gras.»
Lorsque Sam eut conclu ce récit moral, dont le gros joufflu parut fort affecté, nos trois personnages se rendirent dans la cuisine.
C'était une vaste pièce où se trouvait rassemblée toute la famille, suivant la coutume annuellement observée, depuis un temps immémorial, par les ancêtres de M. Wardle. Il venait de suspendre de ses propres mains, au milieu du plafond, une énorme branche de gui[31], qui donna instantanément naissance à une scène délicieuse de luttes et de confusion. Au milieu du désordre, M. Pickwick, avec une galanterie qui aurait fait honneur à un descendant de lady Tollimglower elle-même, prit la vieille lady par la main, la conduisit sous l'arbuste mystique, et l'embrassa avec courtoisie et décorum. La vieille dame se soumit à cet acte de politesse avec la dignité qui convenait à une solennité si importante et si sérieuse; mais les jeunes ladies, n'étant point aussi profondément imbues d'une superstitieuse vénération pour cette coutume, ou s'imaginant que la saveur d'un baiser est singulièrement relevée quand on a un peu de peine à l'obtenir, criaient, se débattaient, couraient dans tous les coins, faisaient des menaces et des remontrances, faisaient tout, enfin, excepté de quitter la chambre, et luttaient ainsi jusqu'au moment où les gentlemen les moins aventureux paraissaient sur le point de renoncer à leur entreprise. Tout d'un coup, alors, elles s'apercevaient qu'il était inutile de résister plus longtemps, et se soumettaient de bonne grâce à être embrassées. M. Winkle embrassa la jeune demoiselle aux yeux noirs; M. Snodgrass embrassa Émily; les pauvres parents embrassaient tout le monde, sans en excepter les jeunes ladies les plus laides, qui, dans leur excessive confusion se précipitaient justement sous le gui, sans le savoir. Quant à Sam, ne croyant point à la nécessité d'être sous l'arbuste sacré, il embrassait Emma et les autres servantes quand il pouvait les attraper. Cependant M. Wardle se tenait debout prés de la cheminée, le dos au feu, considérant cette scène avec la plus grande satisfaction, tandis que le gros joufflu profitait de l'occasion pour dévorer sommairement un admirable petit pâté de Noël, qui avait été soigneusement mis de côté par quelque autre personne.