Un léger nuage passa de nouveau sur la peinture et le sujet en fut changé. Le père et la mère étaient devenus vieux et infirmes, et le nombre de ceux qui les entouraient avait diminué de plus de moitié. Cependant la paix et le contentement régnaient encore sur tous les visages. La famille était réunie autour du feu et les parents racontaient, les enfants écoutaient avec délices des histoires des anciens temps et des jours écoulés. Doucement et tranquillement le vieux père descendit dans la tombe, et bientôt après, celle qui avait partagé tous ses soins et toutes ses peines, le suivit dans le séjour de l'éternel repos. Les enfants qui leur survivaient s'agenouillèrent en pleurant sur le gazon du cimetière; puis ils se relevèrent et s'éloignèrent lentement, tristement, mais sans cris amers, sans lamentations désespérées, car ils étaient sûrs de les revoir bientôt dans le royaume céleste. Ils se mêlèrent donc de nouveau aux scènes actives du monde, et la tranquillité, le contentement revinrent habiter avec eux.

Le nuage descendit alors sur le tableau et le déroba aux yeux du sacristain.

«Qu'est-ce que vous pensez de cela?» demanda le goblin à Gabriel en tournant vers lui sa large face.

Gabriel balbutia que c'était un spectacle fort amusant, mais il paraissait honteux et mal à l'aise, car le lutin fixait sur lui des yeux farouches.

«Misérable égoïste! s'écria celui-ci d'un ton plein de mépris. Misérable égoïste!» Il paraissait disposé à ajouter quelque chose, mais l'indignation l'empêchait de prononcer. Il leva une de ses jambes flexibles, et l'agitant au-dessus de sa tête afin de mieux ajuster, il la déchargea solidement sur le dos de Gabriel. Aussitôt tous les goblins qui faisaient leur cour, suivirent l'exemple du maître; car c'est l'usage invariable des courtisans, même sur la terre, de flageller ceux que le pouvoir flagelle, et de cajoler ceux qu'il cajole.

«Montrez-lui encore quelque chose,» dit ensuite le roi des lutins.

A ces mots le nuage se dissipa, comme la première fois, et laissa apercevoir un riche et beau paysage, semblable à celui que l'on découvre encore aujourd'hui, à un quart de lieue de la vieille abbaye. Le soleil resplendissait dans le bleu firmament, l'eau étincelait sous ses rayons, et grâce à son influence bienfaisante, les arbres paraissaient plus verts et les fleurs plus jolies. L'onde ruisselait avec son agréable murmure; un vent tiède agitait les feuilles; les oiseaux chantaient dans les buissons et l'alouette charmait les airs de ses hymnes matinales; car c'était le matin, le matin étincelant et embaumé d'un beau jour d'été; et les feuilles les plus menues, les plus petits brins l'herbe paraissaient remplis de vie; la fourmi diligente accomplissait son travail journalier; le papillon voltigeait sur les fleurs et se baignait dans les chauds rayons du soleil; des myriades d'insectes étendaient leurs ailes transparentes et jouissaient de leur courte mais heureuse existence: l'homme enfin se montrait, son esprit s'exaltait en voyant la grandeur de la création, et tout dans la nature était harmonie et splendeur.

Cependant Gabriel Grub ne paraissait point touché.

«Misérable égoïste!» répéta le roi des goblins d'un ton plus méprisant encore, et derechef il agita sa jambe au-dessus de sa tête, et la fit descendre vivement sur les épaules du sacristain. Les gens de sa suite ne manquèrent pas d'en faire autant.

Bien des fois le nuage s'obscurcit et se dissipa, et de nombreux tableaux donnèrent à Gabriel des leçons, qu'il considérait avec un intérêt de plus en plus vif, quoique ses épaules devinssent brûlantes, par l'application répétée des pieds des lutins. Il vit que les hommes qui travaillent péniblement et qui gagnent, à la sueur de leur front une modique subsistance, sont cependant gais et heureux. Il apprit que, même pour les plus ignorants, le doux aspect de la nature est une source toujours nouvelle de délices et de tranquillité. Il vit des femmes, nourries délicatement et tendrement élevées, supporter joyeusement des privations, surmonter des souffrances qui auraient écrasé des créatures d'une étoffe plus grossière; et cela parce qu'elles portaient dans leur sein une source inépuisable d'affection et de dévouement. Par-dessus tout, il vit que les hommes qui s'affligent du bonheur des autres, sont semblables aux plus mauvaises herbes dont la surface de la terre est infectée. Enfin balançant ensemble le bien et le mal qu'il observait, il arriva à cette conclusion que le monde, après tout, est une espèce de monde assez honnête et assez respectable.