Tandis que le goblin riait, le sacristain vit une lumière brillante illuminer les fenêtres de la vieille église. Au bout d'un moment, cette lumière s'éteignit; les orgues modulèrent un air guilleret, et des volées de lutins, en tout semblables au premier, s'abattirent dans le cimetière et commencèrent à jouer à saute-mouton sur les pierres des tombeaux, les franchissant l'une après l'autre, avec une dextérité merveilleuse, et sans s'arrêter un seul instant pour prendre haleine. Mais le premier goblin était le sauteur le plus étonnant de tous, et pas un des nouveaux venus ne pouvait en approcher. Malgré son extrême frayeur, le sacristain ne pouvait s'empêcher de remarquer que les autres goblins se contentaient de sauter par-dessus les pierres ordinaires, mais que le premier faisait passer entre ses jambes, grilles, cyprès et caveaux de famille, avec autant d'aisance que s'il avait eu affaire à de simples bornes.

A la fin l'intérêt du jeu devint intense. L'orgue jouait de plus en plus vite; les goblins sautaient de plus en plus fort, se tordant, se roulant, faisant mille culbutes, en bondissant comme des ballons, par-dessus les tombeaux. Les jambes de Gabriel se dérobaient sous lui, la tête lui tournait rien que de voir le tourbillon de lutins qui passaient devant ses yeux; lorsque tout à coup le roi des goblins, se précipitant sur le pauvre homme, le saisit par le collet et s'enfonça avec lui dans les entrailles de la terre.

Quand Gabriel put respirer, après une descente rapide, il se trouva dans une vaste caverne, entouré de toutes parts d'une multitude de goblins horribles et grimaçants. Dans le milieu de la pièce, sur un trône élevé, était fantastiquement assis son ami du cimetière, et Gabriel Grub lui-même était placé auprès de lui, mais incapable de faire aucun mouvement.

«Il fait froid, cette nuit, dit le roi des lutins. Donnez-nous quelque chose de chaud.»

Une demi-douzaine d'officieux goblins, ayant un perpétuel sourire sur les lèvres, et que Gabriel reconnut à cela pour des courtisans, disparurent d'un air empressé et revinrent un instant après, avec un verre de feu liquide, qu'ils présentèrent au roi.

«Ah! dit le goblin dont les joues et la gorge étaient devenues tout à fait transparentes, pendant le passage de la flamme, cela réchauffe un peu. Apportez-en un verre à M. Grub.»

L'infortuné sacristain protesta vainement qu'il ne prenait jamais rien de chaud pendant la nuit; l'un des courtisans le tint par le nez et le menton, pendant qu'un autre versait dans son gosier l'ardent liquide, et toute l'assemblée se mit à rire avec des hurlements, tandis qu'il suffoquait et qu'il essuyait, avec son mouchoir, le ruisseau de larmes occasionné par cette boisson brûlante.

«Maintenant, dit le roi fantasque, en fourrant plaisamment la pointe de son chapeau dans l'œil du sacristain, de manière à lui causer une nouvelle souffrance; maintenant montrez à l'homme atrabilaire et misanthrope, quelques peintures de notre musée.»

Lorsque le goblin eut prononcé ces paroles, un nuage épais qui obscurcissait l'un des coins de la caverne, se dissipa graduellement, et laissa apercevoir, apparemment à une grande distance, une chambre petite et mal meublée, où régnait cependant un ordre et une propreté charmante. Auprès d'un bon feu se prélassait un fauteuil vide, tandis que sur la table était arrangé un repas frugal. Une jeune mère, entourée d'enfants allait de temps en temps à la fenêtre et en soulevait le rideau pour découvrir un peu plus tôt celui qu'elle attendait. Un coup frappé à la porte se fit entendre; la mère alla ouvrir et les enfants pleins de joie battirent des mains lorsque le père entra. Il était mouillé et fatigué. Il secoua la neige de ses vêtements, et les enfants s'empressèrent de l'entourer pour emporter, l'un son chapeau, l'autre son manteau, l'autre son bâton, l'autre ses gants. Ensuite le père s'assit, pour prendre son repas, auprès du feu; les enfants grimpèrent sur ses genoux, la mère se plaça à côté de lui: la paix et le bonheur brillaient sur leur visage.

Mais un changement se fit dans le tableau, d'une manière presque imperceptible. La scène représenta une petite chambre à coucher, où le plus jeune et le plus joli des enfants gisait sur son lit de mort. Les roses de ses joues étaient flétries, la lumière de ses yeux était éteinte, et tandis que le sacristain lui-même le considérait avec un intérêt qu'il n'avait jamais ressenti auparavant, le pauvre enfant rendit le dernier soupir. Ses jeunes frères et ses sœurs se pressèrent autour de son berceau, et saisirent sa main; mais elle était froide et roidie. Ils reculèrent et regardèrent, avec une terreur religieuse, son visage enfantin; car, quoique l'expression en fût calme et tranquille, quoique le bel enfant parût dormir en paix, ils voyaient bien que la mort était là, et ils savaient que maintenant leur petit frère était un ange dans les cieux, d'où il les contemplait et les bénissait.