—Et... et... la tante demeure à Bristol? balbutia M. Winkle.

—Non, non; pas dans Bristol, répondit Ben, en passant son pouce par-dessus son épaule droite. Par-là bas; mais chut! voici Bob. Pas un mot, mon cher ami, pas un mot.»

Toute courte qu'avait été cette conversation, elle produisit chez M. Winkle l'anxiété la plus vive. L'attachement antérieur, que soupçonnait Ben, agitait son cœur. Pouvait-il en être l'objet? Était-ce pour lui que la séduisante Arabelle avait dédaigné le spirituel Bob Sawyer? ou bien avait-il un rival préféré? Il se détermina à la voir, quoi qu'il pût en arriver. Mais ici se présentait une objection insurmontable; car si l'explication donnée par Ben avec ces mots: par là-bas, voulait dire trois milles, ou trente milles, ou trois cents milles, M. Winkle ne pouvait en aucune façon le conjecturer. Au reste il n'eut pas, pour le moment, le loisir de penser à ses amours, l'arrivée de Bob ayant été immédiatement suivie par celle d'un pâté, dont M. Winkle fut instamment prié de prendre sa part. La nappe fut mise par une femme de ménage, qui officiait comme femme de charge de M. Bob Sawyer. La mère du jeune garçon en livrée grise apporta un troisième couteau et une troisième fourchette (car l'établissement domestique de M. Sawyer était monté sur une échelle assez limitée), et les trois amis commencèrent à dîner. La bière était servie, comme le fit observer M. Sawyer, dans son étain natif.

Après le dîner, Bob fit apporter le plus grand mortier de sa boutique, et y brassa un mélange fumant de punch au rhum, remuant et amalgamant les matériaux avec un pilon, d'une manière fort convenable pour un pharmacien. Comme beaucoup de célibataires, il ne possédait qu'un seul verre, qui fut assigné par honneur à M. Winkle. Ben Allen fut accommodé d'un entonnoir de verre, dont l'extrémité inférieure était garnie d'un bouchon; quant à Bob lui-même, il se contenta d'un de ces vases de cristal cylindriques, incrustés d'une quantité de caractères cabalistiques, et dans lesquels les apothicaires mesurent habituellement les drogues liquides qui doivent composer leurs potions. Ces préliminaires ajustés, le punch fut goûté et déclaré excellent. On convint que Bob Sawyer et Ben Allen seraient libres de remplir leur vase deux fois, pour chaque verre de M. Winkle, et l'on commença les libations sur ce pied d'égalité avec bonne humeur et de fort bonne amitié. On ne chanta point, parce que Bob déclara que cela n'aurait pas l'air professionnel; mais, en revanche, on parla et l'on rit, si bien et si fort, que les passants à l'autre bout de la rue pouvaient entendre et entendirent sans aucun doute le bruit confus qui sortait de l'officine du successeur de Nockemorf. Quoi qu'il en soit, la conversation des trois amis charmait apparemment les ennuis et aiguisait l'esprit du jeune garçon pharmacien, car au lieu de dévouer sa soirée, comme il le faisait ordinairement, à écrire son nom sur le comptoir et à l'effacer ensuite, il se colla contre la porte vitrée, et de la sorte put écouter et voir en même temps ce qui se passait chez son patron.

La gaieté de M. Bob Sawyer se tournait peu à peu en fureur, M. Ben Allen retombait dans le sentimental, et le punch était presque entièrement disparu, quand le jeune garçon entra rapidement pour annoncer qu'une jeune femme venait demander M. Sawyer, successeur de Nockemorf, qu'on attendait impatiemment. Ceci termina la fête. Lorsque le garçon eut répété pour la vingtième fois son message, M. Bob Sawyer commençant à le comprendre, attacha autour de sa tête une serviette mouillée, afin de se dégriser; et, y ayant réussi en partie, mit ses lunettes vertes et sortit. Ensuite de quoi, M. Winkle voyant qu'il était impossible d'engager M. Ben Allen dans une conversation tant soit peu intelligible sur le sujet qui l'intéressait le plus, refusa de rester jusqu'au retour du chirurgien, et s'en retourna à son hôtel.

L'inquiétude qui l'agitait et les nombreuses méditations qu'avait éveillées dans son esprit le nom d'Arabelle, empêchèrent la part qu'il avait prise dans le mortier de produire sur lui l'effet qu'on en aurait pu attendre dans d'autres circonstances. Ainsi, après avoir pris à la buvette de son hôtel un verre d'eau de Seltz et d'eau-de-vie, il entra dans le café, plutôt découragé qu'animé par les aventures de la soirée.

Un grand gentleman, vêtu d'une longue redingote, se trouvait seul dans le café, assis devant le feu, et tournant le dos à M. Winkle. Comme la soirée était assez froide pour la saison, le gentleman rangea sa chaise de côté pour laisser approcher le nouvel arrivant, mais quelle fut l'émotion de M. Winkle, quand ce mouvement lui découvrit le visage du vindicatif et sanguinaire Dowler!

Sa première pensée fut de tirer violemment le cordon de sonnette le plus proche. Malheureusement, ce cordon se trouvait derrière la chaise de son adversaire. Machinalement le brave jeune homme fit un pas pour en saisir la poignée, mais M. Dowler se reculant avec promptitude: «Monsieur Winkle, dit-il, soyez calme. Ne me frappez pas, monsieur, je ne le supporterais point. Un soufflet? Jamais!»

Tout en parlant ainsi, M Dowler avait l'air beaucoup plus doux que M. Winkle ne l'aurait attendu d'une personne aussi emportée.

«Un soufflet, monsieur? balbutia M. Winkle.