—Ne m'intimidez pas dès le commencement. Ma fille Bella, l'autre soir, s'assit à côté de moi lorsque Émily fut allée se coucher, avec un mal de tête, après m'avoir lu la lettre d'Arabelle; et commença à me parler de ce mariage. «Eh bien! papa, dit-elle, qu'est-ce que vous en pensez.—Ma foi, ma chère, répondis-je, j'aime à croire que tout ira bien.» Il faut vous dire que j'étais assis devant un bon feu, buvant mon grog paisiblement, et que je comptais bien, en jetant de temps en temps un mot indécis, l'engager à continuer son charmant petit babil. Mes deux filles sont tout le portrait de leur pauvre chère mère et plus je deviens vieux, plus j'ai de plaisir à rester assis en tête à tête avec elles. Dans ces moments-là, leur voix, leur physionomie, me reportent au temps le plus agréable de ma vie, me rendent encore aussi jeune que je l'étais alors, quoique pas tout à fait aussi heureux. «C'est un véritable mariage d'inclination, dit Bella après un moment de silence.—Oui, ma chère, répondis-je; mais ce ne sont pas toujours ceux qui réussissent le mieux....»

—Je soutiens le contraire! interrompit M. Pickwick avec chaleur.

—Très-bien; soutenez ce que vous voudrez, quand ce sera votre tour à parler, mais ne m'interrompez pas.

—Je vous demande pardon.

—Accordé. «Papa, dit Bella en rougissant un peu, je suis fâchée de vous entendre parler contre les mariages d'inclination.—J'ai eu tort, ma chère, répondis-je en tapant ses joues aussi doucement que peut le faire un vieux gaillard comme moi. J'ai eu tort de parler ainsi, car votre mère a fait un mariage d'inclination, et vous aussi.—Ce n'est pas là ce que je voulais dire, papa, reprit Bella; le fait est que je voulais vous parler d'Émily.»

M. Pickwick tressaillit.

«Qu'est-ce qu'il y a maintenant? lui demanda M. Wardle en s'arrêtant dans sa narration.

—Rien, répondit le philosophe; continuez, je vous en prie.

—Ma foi! Je n'ai jamais su filer une histoire, reprit le vieux gentleman brusquement. Il faut que cela vienne tôt ou tard, et ça nous épargnera beaucoup de temps, si ça vient tout de suite. Le fait est qu'à la fin Bella se décida à me dire qu'Émily était fort malheureuse; que depuis les dernières fêtes de Noël elle avait été en correspondance constante avec notre jeune ami Snodgrass; qu'elle s'était fort sagement décidée à s'enfuir avec lui, pour imiter la louable conduite de son amie; mais qu'ayant senti quelques retours de componction, à ce sujet, attendu que j'avais toujours été passablement bien disposé pour tous les deux, elle avait pensé qu'il valait mieux commencer par me faire l'honneur de me demander si je m'opposerais à ce qu'ils fussent mariés de la manière ordinaire et vulgaire. Voilà la chose; et maintenant, Pickwick, si vous voulez bien réduire vos yeux à leur grandeur habituelle, et me conseiller, je vous serai fort obligé.»

Cette dernière phrase, proférée d'une manière bourrue par l'honnête vieillard, n'était pas tout à fait sans motifs, car les traits de M. Pickwick avaient pris une expression de surprise et de perplexité tout à fait curieuse à voir.