— Dans tous les cas, dit M. Chester, vous êtes assez jeune pour échapper, pendant quelques années encore, à ce que je peux appeler une mort naturelle. Comment venez-vous donc vous livrer dans mes mains, sur une si courte connaissance, avec la corde autour du cou? Il faut que vous soyez d'une nature bien confiante!»
Hugh recula d'un pas ou deux, et l'examina d'un air où se mêlaient la terreur, l'indignation et la surprise. Quant à son patron, en se regardant dans le miroir avec la même affabilité qu'auparavant, et parlant d'une manière aussi aisée que s'il eût discuté quelque agréable commérage de la ville, il poursuivit:
«Le vol sur la grande route, mon jeune ami, est une occupation dangereuse et chatouilleuse. Elle est agréable, je n'en doute pas, tant qu'elle dure; mais, comme tous les autres plaisirs en ce monde où tout passe, rarement elle dure longtemps. Et en réalité, si, dans la candeur de la jeunesse, vous êtes si prompt à ouvrir votre coeur sur ce sujet, je crains que votre carrière ne soit extrêmement limitée.
— Qu'est-ce-ci? dit Hugh. De quoi parlez-vous là, maître? qui m'y a poussé?
— Qui donc? dit M. Chester, en pivotant avec vivacité, et le regardant en face pour la première fois; je ne vous ai pas bien entendu. Qui est-ce?»
Hugh se troubla et marmotta quelque chose qu'on ne pouvait pas entendre.
«Qui est-ce? Je suis curieux de le savoir, dit M. Chester avec une affabilité des plus grandes. Quelque rustique beauté peut-être? mais soyez prudent, mon bon ami. Il ne faut pas toujours se fier à ces fillettes. Prenez note de l'avis que je vous donne, et faites attention à vous.» En disant ces mots, il se retourna vers le miroir et continua sa toilette.
Hugh lui aurait bien répondu que c'était lui, lui qui lui faisait cette question, qui l'y avait poussé; mais les mots se collèrent dans sa gorge. L'art consommé avec lequel son patron l'avait amené là, l'habileté avec laquelle il avait dirigé toute la conversation, dérouta complètement le pauvre diable. Il ne douta pas que, s'il eût lâché la riposte qui était sur ses lèvres quand M. Chester se retourna si vivement, ce gentleman ne l'eût fait arrêter sur-le-champ et ne l'eût traîné devant un magistrat avec l'objet volé en sa possession; auquel cas il eût été pendu, aussi sûr qu'il était né. L'ascendant que l'homme du monde avait voulu prendre sur ce sauvage instrument fut conquis dès cet instant, et la soumission de Hugh fut complète. Il en eut une peur affreuse; il sentait que le hasard et l'artifice venaient de lui filer un bout de chanvre qui, au moindre mouvement d'une main aussi habile que celle de M. Chester, le suspendrait à la potence.
En proie à ces pensées qui traversèrent rapidement son esprit, et pourtant se demandant encore comment il pouvait se faire qu'au moment même où il venait en tapageur, pour s'imposer lui-même à cet homme, il se fût laissé au contraire subjuguer si vite et si complètement, Hugh se tenait humble et timide devant M. Chester, le regardant de temps en temps avec une espèce de malaise, tandis qu'il finissait de s'habiller. Quand le gentleman eut fini, il prit la lettre, rompit le cachet, et se jetant en arrière dans sa chaise, lut à loisir les pages d'Emma d'un bout à l'autre.
«Tout à fait bien troussé, sur ma vie! Une vraie lettre de femme; c'est plein de ce qu'on appelle tendresse, désintéressement, et tout ce qui s'ensuit!»