«Mais voyons donc votre figure.

— Reculez-vous.

— Allons, pas de mascarades ici! dit le serrurier. Je ne veux pas que l'on raconte demain au club que Gabriel Varden s'est laissé effrayer par un homme qui faisait la grosse voix dans une nuit ténébreuse. Halte-là! Voyons votre figure.»

Sentant que résister davantage n'aurait d'autre résultat que de le mettre aux prises avec un adversaire qui n'était nullement méprisable, le voyageur rejeta en arrière le collet de sa redingote et se baissa en regardant fixement le serrurier.

Jamais peut-être deux hommes offrant un plus frappant contraste ne se trouvèrent face à face. Les traits rougeauds du serrurier donnaient un tel relief à l'excessive pâleur de l'homme à cheval, qu'il avait l'air d'un spectre privé de sang; la sueur dont cette rude course avait humecté son visage y pendait en grosses gouttes noires, comme une rosée d'agonie et de mort. La physionomie du serrurier s'illuminait d'un sourire: c'était bien là un homme qui s'attendait à surprendre dans l'étranger suspect quelque malice cachée de l'oeil ou de la lèvre pour lui révéler une de ses connaissances familières sous ce subtil déguisement, et détruire le charme de la mystification. La figure de l'autre, sombre et farouche, mais contractée aussi, était celle d'un homme réduit aux abois, tandis que ses mâchoires serrées, sa bouche grimaçante, et, plus que tout cela, un mouvement furtif de sa main dans sa poitrine, semblaient trahir une intention terrible, qui n'avait rien de la pantomime d'un acteur ou des jeux d'un enfant.

Pendant quelque temps ils se regardèrent ainsi l'un et l'autre en silence.

«Hum! dit le serrurier lorsqu'il eut examiné les traits du voyageur; je ne vous connais pas.

— N'en ayez plus l'envie, répondit l'autre en s'enveloppant comme il l'était avant.

— Ma foi non, dit Gabriel; à vous parler franc, mon cher, vous ne portez pas sur votre figure une lettre de recommandation.

— Je ne le désire pas, dit le voyageur. Ce qui me plaît, c'est qu'on m'évite.