La salle était si chaude, le tabac si délicieux, le feu si caressant, que M. Willet commença par degrés à s'assoupir, mais comme il avait supérieurement acquis, par suite d'une longue habitude, l'art de fumer dans son sommeil, et comme sa respiration était presque la même, qu'il fût éveillé ou endormi, sauf que dans ce dernier cas il éprouvait quelquefois une petite difficulté du genre de celle qu'un charpentier rencontre lorsque son rabot ou sa plane trouve un noeud sur son chemin, aucun de ses camarades ne s'était aperçu de la chose, jusqu'à ce qu'il rencontra un de ces obstacles et fut obligé de s'y reprendre.

«Voilà Johnny parti, chuchota M. Parkes.

— Il ronfle comme un sabot,» dit M. Cobb.

Ils n'en dirent pas davantage jusqu'à ce que M. Willet arriva à un autre noeud, un noeud d'une dureté surprenante, qui promettait de le jeter dans des convulsions, mais que, par un effort tout à fait surhumain, il surmonta enfin sans se réveiller.

«Il a le sommeil terriblement dur,» dit M. Cobb.

M. Parkes, qui était peut-être lui-même un dormeur de première force, répliqua avec quelque dédain: «Ah bien oui, joliment!» et dirigea ses yeux vers une affiche collée sur le manteau de la cheminée. Le haut de cette affiche avait pour décoration une gravure sur bois, laquelle représentait un jeune garçon d'un âge tendre, fuyant d'un pied leste et portant un paquet au bout d'un bâton, et, pour aider à l'intelligence des spectateurs, un poteau avec une main et une borne milliaire, à côté du fugitif. M. Cobb tourna également ses yeux dans la même direction, et examina le placard comme si c'était la première fois qu'il l'eût vu. Or ce placard était un document que M. Willet lui-même avait dicté lors de la disparition de son fils Joseph; il y informait la grande noblesse, la petite noblesse et le public en général, des circonstances dans lesquelles son fils avait quitté la maison; il dépeignait son costume et son extérieur; et il offrait une récompense de cinq livres sterling à la personne ou aux personnes qui emballeraient le fugitif et le renverraient sain et sauf au Maypole à Chigwell, ou qui le logeraient dans quelqu'une des prisons de Sa Majesté jusqu'à ce que son père eût le temps de venir le réclamer. Dans cet avertissement, M. Willet avait, d'une manière obstinée, en dépit des avis et des prières de ses amis, persisté à dépeindre son fils comme «un petit garçon,» bien plus, dans son signalement, il lui donnait dix-huit pouces ou deux pieds de moins que sa taille réelle Cette double inexactitude suffisait pour expliquer peut-être l'unique résultat que l'affiche avait produit, c'est-à-dire la transmission à Chigwell, en différentes fois et avec des frais considérables, de quelque quarante-cinq vagabonds, dont l'âge variait de six à douze ans.

M. Cobb et M. Parkes regardaient donc d'un air mystérieux cette composition, puis ils se regardaient l'un l'autre, puis ils regardaient le vieux John. Depuis le temps qu'il l'avait collée de ses propres mains, M. Willet n'avait jamais, soit par un mot, soit par un signe, fait allusion à ce sujet, ni encouragé quelque autre à le faire. Personne n'avait la moindre idée de ses pensées et de ses opinions à cet égard, s'il s'en souvenait ou s'il l'avait oublié, s'il avait ou non dans l'esprit qu'un semblable événement eût jamais eu lieu. Aussi, même tandis qu'il dormait, personne ne se hasardait à y faire allusion en sa présence, et voilà ce qui faisait que ses amis de coeur étaient silencieux en ce moment.

M. Willet en était venu cependant à une telle complication de noeuds, qu'évidemment de deux choses l'une, il allait se réveiller ou mourir. Il opta pour la première alternative, et ouvrit les yeux.

«S'il n'arrive pas d'ici à cinq minutes, dit John, je ferai servir le souper sans lui.»

L'antécédent de ce pronom avait été mentionné pour la dernière fois à huit heures. MM. Parkes et Cobb, accoutumés à ce style de conversation intermittente, répliquèrent sans difficulté qu'assurément Salomon était fort en retard, et qu'ils s'étonnaient de ce qui pouvait le retenir.