Barnabé le saisit par le bras et fit encore un signe affirmatif; puis il indiqua la direction de la ville.
«Ah! dit le vieillard en se penchant sur le corps et se retournant pour parler à Barnabé, dont la pâle figure brillait d'une lueur étrange qui n'était point celle de l'intelligence, le voleur s'est sauvé par là? Bien, bien, ne vous occupez pas de ça pour l'instant. Tenez, ainsi votre torche, un peu plus loin, c'est ça. À présent, restez tranquille pendant que je vais tâcher de voir quelle est sa blessure.»
Cela dit, il s'appliqua à examiner de plus près le corps étendu à terre, tandis que Barnabé, tenant sa torche comme on le lui avait recommandé, regarda en silence, fasciné par l'intérêt ou la curiosité, mais repoussé néanmoins par quelque puissante et secrète horreur qui imprimait à chacun de ses nerfs un mouvement convulsif.
Debout comme il était alors, reculant d'effroi, et cependant à demi penché en avant pour mieux voir, sa figure et toute sa personne étaient en plein dans la vive clarté de la torche et se révélaient aussi distinctement que s'il eût fait grand jour. Il avait environ vingt trois ans, et, quoique maigre, il était d'une belle taille et solidement bâti. Sa chevelure rouge, très abondante, pendait en désordre autour de sa figure et de ses épaules, donnant à ses regards sans cesse en mouvement une expression qui n'était pas du tout de ce monde, rehaussée par la pâleur de son teint et l'éclat vitreux de ses grands yeux saillants. Quoi qu'on ne pût le voir sans saisissement, sa physionomie était bonne, et il y avait même quelque chose de plaintif dans son visage blême et hagard. Mais l'absence de l'âme est bien plus terrible chez un vivant que chez un mort, et chez cet être infortuné les facultés les plus nobles faisaient défaut.
Il portait un habillement vert, décoré çà et là assez gauchement, et probablement par ses propres mains d'un somptueux galon, plus éclatant à l'endroit où l'étoffe était plus usée et plus sale. Une paire de manchettes d'un faux goût pendillaient à ses poignets, tandis que sa gorge était presque nue. Il avait orné son chapeau d'une touffe de plumes de paon, mais flasques et cassées à présent, elles traînaient négligemment derrière son dos. À sa ceinture brillait la garde d'acier d'une vieille épée sans lame ni fourreau, quelques bouts de rubans bicolores et de pauvres colifichets de verre complétaient la partie ornementale de son ajustement. La disposition confuse et voltigeante de tous les morceaux bigarrés qui formaient son costume, trahissait, aussi bien que ses gestes vifs et capricieux, le désordre de son esprit, et, par un grotesque contraste, mettait en relief l'étrangeté plus frappante encore de sa figure.
«Barnabé, dit le serrurier, après un rapide mais soigneux examen, cet homme n'est pas mort; il a une blessure au flanc, mais il n'est qu'évanoui.
— Je le connais, je le connais! cria Barnabé en claquant des mains.
— Vous le connaissez? reprit le serrurier.
— Chut! dit Barnabé en mettant ses doigts sur ses lèvres. Il était sorti aujourd'hui pour aller faire sa cour. Je ne voudrais pas, pour un beau louis d'or, qu'il retournât encore faire sa cour; car, s'il y retournait, je sais des yeux qui perdraient bientôt leur éclat, quoi qu'ils brillent comme… À propos d'yeux, voyez-vous là-haut les étoiles? De qui donc sont-elles les yeux? Si ce sont les yeux des anges, pourquoi s'amusent-elles à regarder ici-bas pour voir blesser de bon monde, et ne font-elles que clignoter et scintiller toute la nuit?
— Dieu ait pitié du pauvre fou! murmura le serrurier fort perplexe. Connaîtrait-il en effet ce gentleman? La maison de sa mère n'est pas loin. Je ferais mieux de voir si elle peut me dire qui il est. Barnabé, mon garçon, aidez-moi à le placer dans la voiture, et nous irons ensemble jusque chez vous.