— Impossible à moi de le toucher! cria l'idiot reculant et frissonnant comme avec un spasme violent; il est tout en sang.

— Oui, je sais, c'est une répugnance qui est dans sa nature, marmotta le serrurier. Il y a de la cruauté à lui demander un pareil service, mais il faut pourtant qu'on m'aide… Barnabé! bon Barnabé! cher Barnabé! si vous connaissez ce gentleman. Au nom de sa propre vie, et de la vie de ceux qui l'aiment, aidez-moi à le lever et à l'étendre là.

— Tenez! couvrez-le, enveloppez-le tout à fait. Ne me laissez pas voir ça, sentir ça, en entendre seulement le mot. Ne prononcez pas le mot. Gardez-vous-en bien.

— Convenu; n'ayez aucune crainte. Là, regardez, il est couvert maintenant.

— Doucement. C'est ça, c'est ça.»

Ils le placèrent dans la voiture avec une grande facilité, car Barnabé était fort et actif; mais, durant tout le temps qu'ils employèrent à cette opération, il frissonnait de la tête aux pieds, et il éprouvait évidemment une terreur si pleine d'angoisse, que le serrurier pouvait à peine supporter le spectacle de ses souffrances.

L'opération accomplie, et le blessé ayant été recouvert du pardessus de Varden, que celui-ci ôta exprès pour cela, ils avancèrent d'un bon pas, Barnabé comptant gaiement sur ses doigts les étoiles, et Gabriel se félicitant en lui-même d'avoir actuellement à raconter une aventure qui, sans aucun doute, ferait taire ce soir Mme Varden au sujet du Maypole; ou bien il n'y avait donc plus moyen de se fier aux femmes.

CHAPITRE IV.

Passons au vénérable faubourg de Clerkenwell, car c'était jadis un faubourg; pénétrons dans cette partie de ses confins la plus voisine de Charter-House, et dans une de ces rues fraîches, ombreuses, dont il ne reste plus que quelques échantillons éparpillés dans ces vieux quartiers de la capitale. Là, chaque demeure végète tranquillement comme un bon vieux bourgeois qui, depuis longues années, retiré des affaires, roupille sur ses infirmités, jusqu'à ce que par la suite du temps il fasse la culbute pour céder la place à quelque jeune héritier, dont l'extravagante vanité se pavanera dans les ornements en stuc de sa maison rajeunie et dans tous les colifichets de l'architecture moderne. C'est dans ce quartier et dans une rue de ce genre que nous réclament les faits du présent chapitre.

À l'époque dont il s'agit, quoiqu'elle ne date que de soixante-dix ans, une très grande partie de Londres n'existait pas encore. Même les plus effrénés spéculateurs n'avaient point fait éclore dans leurs cerveaux d'immenses lignes de rues reliant Highgate avec Whitechapel, ni des rassemblements de palais sur des marécages desséchés et comblés, ni de petites cités en rase campagne. Quoique cette partie de la ville fût alors, comme de nos jours, sillonnée de rues et fort peuplée, sa physionomie était bien différente. La plupart des maisons avaient des jardins; le long du trottoir s'élevaient des arbres; on respirait de tout côté une fraîcheur que, par ce temps-ci, on y chercherait vainement. On avait à sa porte des champs à travers lesquels serpentaient les eaux de New River, et il se faisait là dans l'été de joyeuses fenaisons. La nature n'était pas si éloignée, si reculée qu'elle l'est de nos jours; et, quoiqu'il y eût beaucoup d'industries actives dans Clerkenwell, et des ateliers de bijoutier par vingtaines, c'était un endroit plus salubre, plus à proximité des fermes, qu'une foule d'habitants du nouveau Londres ne seraient disposés à le croire, plus à portée aussi des promenades pour les amoureux, promenades qui se changèrent en cours dégoûtantes, longtemps avant que les amoureux de ce siècle eussent été mis au monde, ou, selon la phrase consacrée, avant qu'on pensât seulement à eux.