Gardant pour lui ces derniers mots, et répondant au signe de tête de sa fille, il allait entrer dans sa boutique, la figure encore toute rayonnante du sourire que Dolly y avait éveillé, lorsqu'il put voir, juste au moment même, le bonnet de papier goudronné de son apprenti faire un plongeon afin d'éviter l'oeil du maître, et se reculer de la fenêtre, pour retourner en tapinois à sa première place, où il ne fut pas plutôt qu'il se mit à jouer vigoureusement du marteau.
«Encore Simon aux aguets! se dit Gabriel; ça ne vaut rien. Que diable croit-il donc que la petite va dire? Toujours je le surprends à écouter lorsqu'elle parle, jamais à un autre moment. Mauvaise habitude, Sim, que de se cacher comme ça pour faire ses coups à la sourdine. Ah! vous avez beau jouer du marteau, vous ne m'ôterez pas cela de l'idée, quand vous y travailleriez toute votre vie.»
En se parlant ainsi à lui-même et secouant la tête d'un air grave, il rentra dans l'atelier et toisa l'objet de ces remarques.
«En voilà assez pour l'instant, dit le serrurier. Il est inutile de continuer ce bruit infernal. Le déjeuner est prêt.
— Monsieur, dit Sim en levant les yeux sur son maître avec une politesse étonnante et un petit salut à lui qui s'arrêtait net au cou, je suis à vous immédiatement.
— Je suppose, marmotta Gabriel, que c'est une phase de «la
Guirlande de l'Apprenti,» ou des «Délices de l'Apprenti,» ou du
«Chansonnier de l'Apprenti,» ou du «Guide de l'Apprenti à la
Potence,» ou de quelque autre livre instructif de ce genre-là.
Bon! ne va-t-il pas maintenant se faire beau!…un amour de
serrurier, ma foi.»
Sans se douter le moins du monde que son maître l'observait de la sombre encoignure près de la porte de la salle à manger, Sim jeta son bonnet de papier, sauta à bas de son siège, et, en deux pas extraordinaires, quelque chose entre l'enjambée d'un patineur et celle d'un danseur de menuet, il bondit jusqu'à une sorte de lavabo à l'autre bout de l'atelier, et là il fit disparaître de sa figure et de ses mains toutes les traces du travail de la matinée, exécutant le même pas pendant tout le temps avec le plus grand sérieux. Cela fait, il tira de quelque endroit caché un petit morceau de miroir, dont il s'aida pour arranger ses cheveux et constater l'état exact d'un petit bouton qu'il avait sur le nez. Ayant alors parachevé sa toilette, il posa le morceau de miroir sur un banc peu élevé, et regarda par-dessus son épaule tout ce qui put se refléter de ses jambes dans un cadre si étroit, avec une extrême complaisance et une extrême satisfaction.
Sim, comme on l'appelait dans la famille du serrurier, ou M. Simon Tappertit, comme il s'appelait lui-même et exigeait que tout le monde l'appelât au dehors, les jours de fête, sans compter les dimanches, était un drôle de corps, d'une figure mince, aux cheveux plats, aux petits yeux, de petite taille, n'ayant pas beaucoup plus de cinq pieds, mais absolument convaincu dans son propre esprit qu'il était au-dessus de la taille moyenne, et plutôt grand qu'autrement. Sa personne, qui était bien faite, quoique des plus maigres, lui inspirait une haute admiration; et ses jambes, qui, dans sa culotte courte, étaient deux curiosités, deux raretés, au point de vue de leur exiguïté, excitaient en lui l'enthousiasme à un degré voisin de l'extase. Il avait aussi quelques idées majestueusement nuageuses, que n'avaient jamais sondées à fond ses amis les plus intimes, sur la puissance de son oeil. On n'ignorait pas qu'il était allé jusqu'à se vanter de pouvoir complètement réduire et subjuguer la plus fière beauté par un simple procédé qu'il définissait «l'oeillade fascinatrice;» mais il faut ajouter que de cette puissance, pas plus que d'un don homogène qu'il prétendait avoir de vaincre et dompter les animaux, même enragés, il n'avait jamais fourni de preuve qu'on pût estimer tout à fait satisfaisante et décisive.
Ces prémisses permettent de conclure que le petit corps de M. Tappertit renfermait une âme ambitieuse et pleine de présomption. De même que certaines liqueurs, contenues dans des barils de dimensions trop étroites, fermentent, s'agitent et s'échauffent dans leur prison, ainsi l'essence spirituelle de l'âme de M. Tappertit fumait quelquefois dans le précieux baril de son corps, jusqu'à ce que, avec beaucoup d'écume, de mousse et de fracas, elle s'ouvrît de force un passage, et emportât tout devant elle. Il avait coutume de remarquer, dans ces occasions, que son âme lui avait monté à la tête; et, dans ce nouveau genre d'ivresse, il lui était arrivé nombre d'anicroches et de mésaventures, qu'il avait fréquemment cachées, non sans de grandes difficultés, à son digne maître.
Sim Tappertit, parmi les autres fantaisies dont cette âme se repaissait et se régalait incessamment (fantaisies qui, telles que le foie de Prométhée, se multipliaient par la consommation), avait une haute idée de son ordre; et la servante l'avait entendu exprimer ouvertement le regret que les apprentis ne pussent plus porter de bâtons pour en assommer les pékins, selon son expression énergique. Il aurait dit aussi qu'on avait jadis stigmatisé l'honneur de leur corps par l'exécution de Georges Barnwell; que les apprentis n'eussent pas dû se soumettre bassement à cette exécution, qu'ils eussent dû réclamer leur collègue à la législature, d'abord d'une manière calme, puis, s'il le fallait, au moyen d'un appel aux armes, dont ils auraient fait usage comme ils l'auraient jugé à propos dans leur sagesse. Ces réflexions l'amenaient toujours à considérer quel glorieux instrument les apprentis pourraient devenir encore, si seulement ils avaient à leur tête un esprit supérieur; et il faisait alors d'une façon ténébreuse, et terrifiante pour ceux qui l'écoutaient, allusion à certains gaillards de sa connaissance, tous crânes finis, et à un certain Coeur-de-Lion prêt à devenir leur capitaine, lequel, une fois en besogne, ferait trembler le lord-maire sur son trône municipal.