Quant au costume et à la décoration personnelle, Sim Tappertit n'était pas d'un caractère moins aventureux ni moins entreprenant. On l'avait vu, chose incontestable, ôter des manchettes superfines au coin de la rue les dimanches soir, et les mettre soigneusement dans sa poche avant de rentrer au logis; et il était notoire que, tous les jours de grande fête, il avait l'habitude de changer ses boucles de genouillères en simple acier contre des boucles de strass reluisant, sous l'abri amical d'un poteau, très commodément planté audit endroit. Ajoutez à cela qu'il était âgé de vingt ans juste; que son extérieur lui en donnait davantage, et sa suffisance au moins deux cents; qu'il ne trouvait pas de mal à ce qu'on le plaisantât en passant sur son admiration pour la fille de son maître; et qu'il avait même, comme on l'invitait, dans une certaine taverne obscure, à proposer la santé de la dame qu'il honorait de son amour, porté le toast suivant, avec force oeillades et lorgnades: «Une belle créature dont le nom de baptême commence par un D.» Et maintenant le lecteur sait de Sim Tappertit, qui avait en ce moment rejoint à table le serrurier, tout ce qu'il est nécessaire d'en savoir pour faire connaissance avec lui.

C'était un repas substantiel: car, indépendamment du thé de rigueur et de ses accessoires, la table craquait sous le poids d'une bonne rouelle de boeuf, d'un jambon de première qualité, et de divers étages de gâteau beurré du Yorkshire, dont les tranches s'élevaient l'une sur l'autre dans la disposition la plus appétissante. Il y avait aussi un superbe cruchon bien verni, ayant la forme d'un vieux bonhomme qui ressemblait un peu au serrurier; au-dessus de sa tête chauve était une belle mousse blanche qui lui tenait lieu de perruque et promettait, à ne pas s'y tromper, une ale pétillante brassée à la maison. Mais plus adorable que cette ale jolie brassée à la maison, que le gâteau du Yorkshire, que le jambon, que le boeuf, qu'aucune autre chose à manger ou à boire que la terre ou l'air ou l'eau pût fournir, il y avait là, présidant à tout, la fille du serrurier, aux joues de rose: devant ses yeux noirs le boeuf perdait tout son prestige, et la bière n'était plus rien, ou peu s'en faut.

Les pères ne devraient jamais embrasser leurs filles en présence de jeunes gens. C'est trop aussi. Il y a des limites aux épreuves humaines. Voilà justement ce que pensait Sim Tappertit quand Gabriel attira, vers ses lèvres les lèvres rosées de sa fille… Ces lèvres qui étaient chaque jour si près de Sim, et pourtant si loin! Il respectait son maître, mais il aurait souhaité dans ce moment-là que le gâteau de Yorkshire l'étouffât plutôt.

«Père, dit la fille du serrurier, lorsque fut finie cette embrassade, qu'est-ce donc que j'apprends? Est-il bien vrai que cette nuit…

— Tout ça est vrai, chère enfant; vrai comme l'Évangile, Doll.

— M. Chester fils volé, et gisant blessé sur la route, quand vous êtes survenu?

— Oui; M. Édouard. Et auprès de lui Barnabé, criant au secours tant qu'il pouvait. Je suis survenu fort à point, car c'est une route solitaire; il était tard, et, comme la nuit était froide, et que le pauvre Barnabé avait encore moins de raison qu'à l'ordinaire, par suite de sa surprise et de son épouvante, le jeune monsieur n'en avait pas pour longtemps de s'en aller dans l'autre monde.

— Je tremble, rien que d'y penser! cria sa fille en frémissant.
Comment l'avez-vous reconnu?

— Reconnu? répliqua le serrurier. Je ne l'ai pas reconnu. Et le moyen de le reconnaître? Je ne l'avais jamais vu; j'avais seulement mainte fois entendu parler de lui, comme j'en avais parlé moi-même sans le connaître. Je l'ai transporté chez mistress Rudge, et elle ne l'eut pas plus tôt vu, qu'elle me dit qui c'était.

— Mlle Emma, père, si cette nouvelle lui arrive, exagérée comme elle le sera certainement, est capable d'en devenir folle.