— J'affirmerais, répliqua-t-il en buvant son vin à petits traits, qu'il ne saurait y avoir le moindre doute là-dessus. Voilà qui est bien. Quant à nous, en jouant avec ce grelot, nous avons eu le guignon de nous heurter et de nous brouiller. Nous ne sommes pas ce que le monde appelle des amis, mais nous n'en sommes pas moins pour cela des amis aussi bons, aussi vrais, aussi aimants que les neuf dixièmes de ceux auxquels on décerne ce titre. Vous avez une nièce et moi j'ai un fils, un beau garçon, Haredale, mais un peu fou. Ils tombent amoureux l'un de l'autre, et forment ce que ce même monde appelle un attachement voulant dire quelque chose de capricieux et de faux comme le reste, et qu'on n'aurait qu'à abandonner librement à sa destinée pour qu'il crevât bientôt comme toute autre bulle. Mais, si nous les laissons faire, bonsoir, tout est dit. La question est donc celle-ci: Nous tiendrons-nous à distance l'un et l'autre, parce que la société nous appelle des ennemis, et souffrons-nous qu'ils se précipitent dans les bras l'un de l'autre lorsque, en nous rapprochant raisonnablement, comme nous le faisons maintenant, nous pouvons empêcher cela et les séparer?

— J'aime ma nièce, dit M. Haredale après un court silence. C'est un mot qui sonne étrangement peut-être à vos oreilles; mais je l'aime.

— Étrangement, mon bon garçon! cria M. Chester en remplissant de nouveau son verre avec nonchalance et en ôtant son cure-dent. Pas du tout. J'ai aussi du goût pour Ned[14], ou, comme vous dites, je l'aime; c'est le terme usité entre si proches parents. J'aime Ned avec passion; il est étonnamment bon garçon, et joli garçon, qui plus est, un peu fou et faible encore, voilà tout: mais le fait est, Haredale, car je serai franc comme je vous ai promis de l'être, qu'indépendamment de n'importe quelle répugnance nous pourrions avoir, vous et moi, à nous allier l'un à l'autre, et indépendamment de la différence de religion qui existe entre nous (et, diable! c'est important), je ne saurais consentir à un mariage de ce genre. Ned et moi nous ne saurions y consentir, c'est impossible.

— Maîtrisez votre langue, au nom du ciel, si cette conversation doit durer, répliqua M. Haredale d'un ton farouche. Je vous ai dit que j'aime ma nièce. Pensez-vous que, cela étant, je voudrais jeter son coeur à n'importe quel homme qui eût de votre sang dans les veines?

— Vous voyez, dit l'autre sans la moindre émotion, l'avantage qu'il y a d'être franc et ouvert. C'est juste ce que j'allais ajouter, sur mon honneur! Je suis étonnamment attaché à Ned, je raffole de lui, en vérité; aussi, quand il nous serait possible de nous effacer tout à fait, vous et moi, dans cette affaire, resterait toujours cette dernière objection, que je regarde comme insurmontable.

— Écoutez-moi bien, dit M. Haredale, marchant vers la table et mettant sa main dessus pesamment, si n'importe quel homme croit, ose croire que moi, dans mes paroles, dans mes actions, dans mes rêves les plus extravagants, j'aie jamais eu l'idée de favoriser la recherche d'Emma Haredale par quelqu'un qui vous touchât de près, n'importe par quel motif, je ne me soucie pas de le savoir, il ment; il ment, et il me fait une grave injure, rien que de le croire.

— Haredale, répliqua l'autre en se balançant d'un air convaincu, et le confirmant par des signes de tête dirigés vers le foyer, c'est extrêmement noble et viril, c'est réellement très généreux de votre part de me parler comme vous faites, franchement et à coeur ouvert. Ce sont exactement là mes sentiments, oui, ma parole; mais vous les exprimez avec beaucoup plus de force et de puissance que je ne saurais le faire. Vous connaissez ma nature indolente, et vous me pardonnerez, j'en suis sûr.

— Quelque décidé que je sois à défendre à ma nièce toute correspondance avec votre fils et à rompre leurs relations ici, cela dût-il causer la mort d'Emma, dit M. Haredale, qui s'était promené en long et en large, je voudrais y mettre de la bonté et de la tendresse autant que possible. Je suis chargé d'un dépôt que ma nature n'est pas propre à comprendre, et, par cette raison, la simple nouvelle qu'il y a entre eux de l'amour tombe sur moi ce soir presque pour la première fois.

— Je suis plus enchanté que je ne pourrais vous le dire, répliqua M. Chester du ton le plus doux, de trouver mes impressions personnelles ainsi confirmées. Vous voyez ce que notre entrevue a d'avantageux. Nous nous comprenons l'un l'autre, nous sommes tout à fait d'accord, nous avons une explication complète, et nous savons quelle marche suivre. Eh mais, pourquoi ne goûtez-vous pas au vin de votre locataire? Il est réellement très bon.

— Qui donc, je vous prie, dit M. Haredale, a aidé Emma ou votre fils? Quels sont leurs intermédiaires, leurs agents? savez-vous?