— Milord, dit M. Haredale, la victime était mon propre frère. Je lui ai succédé dans ses biens: il n'a pas manqué de langues traîtresses dans le temps pour faire circuler tout bas le bruit que j'étais pour quelque chose dans cet horrible assassinat; oui, moi, moi qui l'aimais, Dieu le sait, si tendrement! Enfin, voici le moment venu, après tant d'années d'angoisse et de misères, de le venger, et de mettre au jour un crime si artificieux et si diabolique qu'il n'a pas son pareil. Chaque minute de retard de votre part peut délier les mains sanglantes de ce misérable, et le faire échapper à la justice. Milord, je vous somme de m'entendre, et d'expédier cette affaire sur-le-champ.
— Mon Dieu! mon Dieu! cria le chef de la magistrature, mais vous savez bien que ce n'est pas l'heure de mes séances… je ne vous comprends pas d'agir avec cette insistance indiscrète… vous ne devez pas… réellement vous ne devez pas… et encore je parierais que, vous aussi, vous êtes catholique?
— C'est vrai, dit M. Haredale.
— Dieu du ciel! je crois que tout le monde se fait catholique exprès pour m'ennuyer et me tourmenter. Vous aviez bien besoin de venir ici: ils vont venir, à leur tour, mettre le feu, c'est sûr, à Mansion-House, et c'est à vous que nous en aurons l'obligation. Faites enfermer votre prisonnier, monsieur, donnez-lui un gardien… et… et… repassez à l'heure des séances… alors nous verrons.»
Avant que M. Haredale eût seulement le temps de répliquer, le bruit d'une porte qui se ferma et des verrous qu'on tira en dedans lui annonça que le lord-maire venait de faire retraite dans sa chambre à coucher, et que toute réclamation serait désormais inutile. Les deux clients déconfits se retirèrent ensemble, et le concierge ferma la porte derrière eux.
«Et voilà comme il me congédie! reprit le vieux gentleman, sans que je puisse obtenir de lui aide ni justice Qu'est-ce que vous allez faire, monsieur?
— Je vais essayer d'autre chose, répondît M. Haredale, qui était déjà remonté sur son cheval.
— Je vous assure que je vous plains, et d'autant plus que nous sommes tous les deux dans le même cas. Je ne suis pas sûr d'avoir ce soir une maison à vous offrir: laissez-moi vous l'offrir, au moins, pendant qu'elle est encore debout. Pourtant, en y réfléchissant, ajouta le vieux gentleman en remettant dans sa poche son portefeuille qu'il avait déjà tiré, je ne veux pas vous donner ma carte: car, si on la trouvait sur vous, cela pourrait vous mettre encore dans l'embarras. Je m'appelle Langdale; je suis marchand de vin distillateur; je demeure à Holborn-Hill. Si vous venez me voir, vous serez là bienvenu.»
M. Haredale s'inclina et piqua des deux, tout près de la chaise, comme auparavant, pour se rendre chez sir John Fielding, qui passait pour un magistrat actif et résolu; il était d'ailleurs déterminé, si les émeutiers venaient à l'attaquer, à exécuter lui- même l'assassin de ses propres mains, plutôt que de le laisser échapper.
Ils arrivèrent cependant à la demeure du magistrat, sans encombre: car l'émeute, comme nous l'avons vu, était occupée à concerter des plans plus profonds, et il frappa à la porte. Comme le bruit s'était généralement répandu que sir John avait été mis au ban par les émeutiers, sa maison avait été gardée toute la nuit par des agents de la police. L'un d'eux, sur la déclaration de M. Haredale, jugeant l'affaire assez importante pour l'introduire devant le magistrat, lui procura sur-le-champ une audience.