On ne perdit pas de temps pour délivrer un mandat d'arrêt, afin de mettre l'assassin à Newgate, bâtiment neuf qui venait d'être récemment achevé à grands frais, et que l'on considérait comme une prison d'une force respectable. Quand on eut le mandat, trois agents de police garrottèrent l'accusé de nouveau: car, dans les efforts qu'il avait faits en se débattant en voiture, il s'était dégagé de ses menottes. Ils le bâillonnèrent pour qu'il ne pût pas appeler à son secours, dans le cas où l'on aurait à traverser quelque rassemblement, et prirent place dans la chaise, à côté de lui. Ils étaient bien armés et formaient une escorte formidable: cependant ils prirent encore la précaution de baisser les stores pour faire croire qu'il n'y avait personne dans la voiture, et recommandèrent à M. Haredale de prendre les devants pour ne pas attirer l'attention en ayant l'air d'être avec eux.
On eut bientôt lieu de s'applaudir de ces mesures de prudence: car, en prenant rapidement le chemin de la Cité, ils eurent à traverser quelques groupes qui, sans aucun doute, auraient arrêté la chaise, s'ils avaient pu se douter qu'il y eût quelqu'un dedans. Mais les gens qui se trouvaient à l'intérieur se tenant cois, et le cocher ne s'amusant pas à provoquer des questions, ils arrivèrent bientôt à la prison, et, une fois là, ils firent sortir l'homme et le coffrèrent, en un clin d'oeil, dans la lugubre enceinte de Newgate.
Les yeux ardents de M. Haredale le suivirent avec attention, jusqu'à ce qu'il l'eut vu enchaîné, et bien barricadé dans son cachot. Bien plus, il avait déjà quitté la prison, et se trouvait dans la rue, qu'il passait encore les mains sur les plaques de fer de la porte, et tâtait la pierre de ces fortes murailles, comme pour s'assurer que ce n'était pas un songe, et pour se féliciter de voir que tout cela était si solide, si impénétrable, si froid. Ce ne fut qu'après avoir perdu de vue la prison et regardé les rues encore vides, sans mouvement et sans vie, à cette heure matinale, qu'il sentit de nouveau le poids qu'il avait sur le coeur; qu'il retrouva ses angoisses et ses tortures pour les malheureuses femmes qu'il avait laissées chez lui, quand il avait un chez lui: car sa maison détruite n'était plus elle-même qu'un des grains du long rosaire de ses regrets.
CHAPITRE XX.
Le prisonnier, laissé à lui-même, s'assit sur son grabat, et, les coudes sur ses genoux, son menton dans ses mains, resta plusieurs heures de suite dans cette attitude. Il serait difficile de dire quelle était, pendant ce temps, la nature de ses réflexions. Elles n'étaient point distinctes; et, sauf quelques éclairs de temps en temps, elles n'avaient pas trait à sa condition présente, ni à la suite de circonstances qui l'avait amené là. Les craquelures des dalles de son cachot, les rainures qui séparaient les pierres de taille dont se composait la muraille, les barreaux de sa fenêtre, l'anneau de fer rivé dans le parquet… tout cela se confondait à sa vue d'une manière étrange, et lui créait un genre inexplicable d'amusement et d'intérêt qui l'absorbait tout entier. Et, quoique au fond de chacune de ses pensées il y eût un sentiment pénible de son crime et une crainte constante de la mort, ce n'était que la douleur vague qu'éprouve le malade dans son sommeil, lorsque son mal le poursuit au milieu même de ses songes, lui ronge le coeur au sein de ses plaisirs imaginaires, lui gâte les meilleurs banquets, prive de toute sa douceur la musique la plus suave, empoisonne son bonheur même, sans être cependant une sensation palpable et corporelle; fantôme sans nom, sans forme, sans présence visible; corrompant tout sans avoir d'existence réelle; se manifestant partout, sans pouvoir être perçu, saisi, touché nulle part, jusqu'à l'heure où le sommeil s'en va et laisse la place à l'agonie qui s'éveille.
Longtemps après, la porte de son cachot s'ouvrit. Il leva les yeux, vit entrer l'aveugle, et retomba dans sa première attitude.
Guidé par le souffle de sa respiration, le visiteur s'avança vers son lit, s'arrêta près de lui, et, étendant la main pour s'assurer qu'il ne se trompait pas, resta longtemps silencieux.
«Ce n'est pas bien, Rudge. Ce n'est pas bien,» finit-il par dire.
Le prisonnier trépigna du pied en se détournant de lui, sans rien répondre.
«Comment donc vous êtes-vous laissé prendre? demanda-t-il, et où cela? Vous ne m'avez jamais confié tout votre secret. N'importe, je le sais maintenant. Eh bien! lui demanda-t-il encore en se rapprochant de lui, comment cela est-il arrivé et dans quel endroit?