Hugh ne perdit pas de temps. Stimulé à la fois par les cris des condamnés et par l'impatience de la foule, il recommanda au camarade qui était immédiatement derrière lui (il n'y avait de place que pour un homme de front), de reculer un peu pour ne pas attraper de mal, et brandit avec tant de force un marteau de forge, qu'en quatre coups il fit ployer et rompre le barreau, qui leur livra passage.

Si les deux fils du prisonnier dont nous avons parlé déployaient déjà auparavant un zèle qui allait jusqu'à la fureur, on peut juger à présent de leur vigueur et de leur rage; ce n'étaient plus des hommes, c'étaient des lions. Après avoir prévenu le prisonnier renfermé dans chaque cellule de se reculer de la porte aussi loin qu'il pourrait, pour ne pas se faire blesser par les coups de hache qu'ils allaient donner dans la porte, ils se divisèrent en quatre groupe; pour peser sur elle chacun de leur côté, et l'enfoncer de vive force en faisant sauter gâches et verrous. Mais, quoique la bande où se trouvaient ces deux jeunes gens ne fût pas la plus forte, il s'en faut; quoiqu'elle fût la plus mal armée, et qu'elle n'eût commencé qu'après les autres, c'est leur porte qui céda la première, et leur homme qui fut le premier délivré. Quand ils l'entraînèrent dans la galerie pour briser ses fers, il tomba à leurs pieds, comme un vrai tas de chaînes, et on l'emporta dans cet état sur les épaules de ses libérateurs sans qu'il donnât signe de vie.

Ce fut là le couronnement de cette scène d'horreur; ce fut la mise en liberté de ces quatre misérables, traversant en pareille escorte, d'un air égaré, abasourdi, les rues pleines d'agitation et de vie, qu'ils n'avaient plus espéré revoir jamais, avant le jour où on viendrait les arracher à la solitude et au silence pour leur dernier voyage, le jour où l'air serait chargé du souffle infect de milliers de poitrines haletantes, où les rues et les maisons ne seraient plus bâties et recouvertes de briques, de moellons et de tuiles, mais de faces humaines étagées les unes au- dessus des autres. À voir en ce moment leur figure pâle, leurs yeux creux et hagards, leurs pieds chancelants, leurs mains étendues en avant pour ne pas tomber, leur air égaré, la manière dont ils ouvrirent la bouche béante pour respirer comme s'ils se noyaient, la première fois qu'ils plongèrent dans la foule, on reconnaissait bien que ce ne pouvaient être qu'eux. Il n'y avait pas besoin de dire: «Vous voyez bien cet homme-là, il était condamné à mort;» il portait hautement ces mots-là imprimés et marqués du fer rouge sur son front. Le monde se retirait devant eux pour les laisser passer, comme si c'étaient des déterrés qui venaient de ressusciter avec leurs linceuls; et l'on vit plus d'un spectateur qui venait, par hasard, de toucher ou de frôler leurs vêtements à leur passage, frissonner de tous ses membres, comme si c'étaient en effet de vrais morts.

Sur l'ordre de la populace, les maisons furent toutes illuminées cette nuit-là… avec des lampions, du haut en bas, comme dans un jour de grande réjouissance publique. Bien des années après, les vieilles gens, qui, dans leur jeunesse, habitaient ce quartier, se rappelaient à merveille cette clarté immense en dedans comme en dehors, et l'effroi avec lequel ils regardaient, petits enfants, par la fenêtre passer la Figure. La foule, l'émeute avec toutes les autres terreurs, s'étaient déjà presque évanouies de leur souvenir, que celui-là, celui-là seul et unique, était encore distinct et vivant dans leur mémoire. Même à cet âge innocent de la première enfance, il suffisait d'avoir vu un seul instant un de ces condamnés passer comme un dard, pour que cette image suprême dominât, obscurcît toutes les autres, absorbât l'esprit tout entier, et ne le quittât plus jamais.

Quand ce beau chef-d'oeuvre fut achevé, les cris et les clameurs devinrent de plus en plus faibles; le cliquetis des chaînes qui retentissait de tous côtés au moment où les prisonniers s'étaient échappés ne se fit plus entendre. Tout le tapage de la foule se changea en un murmure vague et sourd comme dans le lointain; et, quand ce débordement de flots humains se fut retiré, il ne resta plus qu'un triste monceau de ruines fumantes, pour marquer la place qui venait d'être le théâtre du tumulte et de l'incendie.

CHAPITRE XXIV.

Quoiqu'il n'eût pas eu de repos la nuit précédente, et qu'il eut veillé presque sans relâche depuis quelques semaines, ne dormant que dans le jour et à bâtons rompus, M. Haredale, depuis l'aube du matin jusqu'au coucher du soleil, cherchait sa nièce partout où il pouvait croire qu'elle eût cherché un refuge. Tout le long du jour, rien, pas une goutte d'eau, ne passait ses lèvres; il avait beau poursuivre ses recherches au loin, de tous côtés, il ne s'était seulement pas assis… pas une fois.

Tous les quartiers qu'il pouvait imaginer, et Chickwell, et Londres, et les maisons des artisans et commerçants à qui il avait affaire, et toutes ses connaissances, il n'avait rien négligé dans ses courses laborieuses. En proie à l'anxiété la plus harassante, aux appréhensions les plus pénibles, il allait de magistrat à magistrat, jusqu'au secrétaire d'État même. C'est de ce ministre seulement qu'il reçut un peu de consolation. «Le gouvernement, lui dit-il, poussé par les factieux jusqu'aux dernières prérogatives de la couronne, était déterminé à en faire usage; on allait probablement publier le lendemain une proclamation qui donnerait à la force armée un pouvoir discrétionnaire et illimité pour la répression de l'émeute. Les sympathies du roi, de l'administration et des deux chambres du parlement, comme aussi certainement des honnêtes gens de toutes les sectes religieuses, étaient acquises aux catholiques persécutés; et on était résolu à leur faire justice à tout risque et à tout prix.» Il l'assura de plus que d'autres personnes, dont on avait incendié les maisons, avaient aussi pendant quelque temps perdu la trace de quelque enfant ou de quelque parent, qu'ils avaient toujours, à sa connaissance, fini par retrouver; qu'on ne perdrait pas de vue sa déclaration, qu'on la recommanderait particulièrement dans les instructions transmises aux chefs de la police et à ses plus infimes agents; qu'on ne négligerait rien de ce qu'on pourrait faire en sa faveur, et qu'on y apporterait toute la bonne volonté et la constance qu'il avait droit d'espérer.

Reconnaissant de ces bonnes paroles, quelque peu rassurantes que fussent ses démarches antérieures, et sans se faire illusion sur l'espérance qu'il en devait concevoir pour le sujet de peine dont son coeur était dévoré, remerciant pourtant le ministre du fond du coeur pour l'intérêt qu'il lui témoignait dans son malheur et qu'il paraissait si bien ressentir, M. Haredale se retira. Il se trouva, à l'entrée de la nuit, seul dans les rues, sans savoir seulement où aller reposer sa tête.

Il entra dans un hôtel près de Charing-Cross, pour demander quelque rafraîchissement et un lit. Il s'aperçut que son air fatigué et abattu attirait l'attention de l'aubergiste et de ses serviteurs. Il eut l'idée que peut-être on supposait qu'il n'avait pas le sou; il tira sa bourse et la mit sur la table. «Ce n'est pas cela, lui dit l'aubergiste d'une voix troublée.» Il craignait seulement que monsieur ne fût une des victimes de l'émeute, auquel cas il n'oserait risquer de le recevoir chez lui. Il était père de famille, et il avait déjà reçu deux avertissements de prendre garde aux hôtes qu'il admettrait dans son hôtel. Il en était bien fâché, et il en demandait bien pardon à monsieur, mais il ne pouvait faire autrement.