— Au nom du diable! dit l'assassin en le retenant par la basque; ne me direz-vous pas ce qu'il faut que je fasse?
— Ce que vous fassiez! Il n'y a rien de plus aisé: une petite course de deux heures, pas plus, au clair de la lune, avec le jeune gentleman, qui ne demande pas mieux; je l'ai catéchisé en chemin, et éloignez-vous de Londres tant que vous pourrez. Vous me ferez savoir où vous êtes, et je me charge du reste. Il faudra bien qu'elle revienne: elle ne peut pas résister longtemps; et en attendant, quant aux chances de vous voir rattraper, songez que ce n'est pas un prisonnier seulement qui s'est échappé de Newgate, il y en a trois cents. Cela ne doit-il pas vous rassurer?
— Mais enfin, il faut que nous vivions. Comment cela?
— Comment! répliqua l'aveugle; en buvant et en mangeant. Et comment boire et manger? Il faut payer. C'est donc de l'argent qu'il faut, cria-t-il en tapant sur son gousset; c'est de l'argent que vous voulez dire, n'est-ce pas? Bah! les rues en étaient pavées. Ce serait diablement dommage que ça fût déjà fini, car c'est un bien joli moment: un moment d'or, comme on n'en voit guère, pour pêcher en eau trouble dans tout ce remue-ménage. Eh! holà! Veux-tu boire, sacripant? Voyons, bois. Où est-tu donc? eh!»
En proférant ces vociférations d'un ton tapageur qui montrait sa parfaite confiance dans le désordre général et, la licence des temps, il alla à tâtons vers le hangar, où Hugh et Barnabé étaient assis par terre.
«Prends-moi ça, cria-t-il en passant à Hugh son flacon. Il ne coule plus maintenant que du vin et de l'or dans les ruisseaux de Londres. Les pompes mêmes ne versent plus que de l'eau-de-vie et des guinées. Prends-moi ça, et ne l'épargne pas.»
Épuisé, sale, la barbe longue, barbouillé de fumée et de suie, les cheveux emmêlés par le sang, la voix presque éteinte, et ne parlant que par chuchotements; la peau desséchée par la fièvre, tout le corps en capilotade, couvert de plaies et de meurtrissures, Hugh eut pourtant encore la force de prendre le flacon et de le porter à ses lèvres. Il était en train de boire, quand le devant du hangar fut tout à coup obscurci par une ombre: c'était Dennis qui venait là se planter devant eux.
«Je ne vous dérange pas? dit ce personnage d'un ton railleur, au moment où Hugh cessait de boire, pour le toiser d'un air peu agréable des pieds à la tête. Je ne vous dérange pas, camarade? Tiens, Barnabé ici avec vous? Comment ça va-t-il, Barnabé? Et ces deux autres messieurs aussi? votre serviteur très humble, messieurs. Je ne vous dérange pas non plus, j'espère? n'est-ce pas, camarades?»
Malgré le ton amical et l'air confiant dont il leur tenait ce langage, on voyait qu'il éprouvait quelque hésitation à entrer, et qu'il restait volontiers dehors, il était un peu mieux mis que de coutume: c'était toujours le même habillement noir usé jusqu'à la corde; mais il avait autour du col une cravate d'assez mauvaise mine, d'un blanc jaune, et à ses mains des gants de peau, comme les jardiniers en portent dans l'exercice de leur état. Ses souliers étaient tout frais graissés, et décorés d'une paire de boucles d'acier rouillé; les rosettes des genoux de sa culotte courte avaient été renouvelées, et, à défaut de boutons, il avait ses vêtements attachés avec des épingles. En somme, il avait l'air d'un recors ou d'un aide de garde du commerce, terriblement fané, mais encore jaloux de conserver les apparences de son rôle officiel, et faisant bonne mine à mauvais jeu.
«Vous êtes joliment bien ici, dit M. Dennis, tirant de sa poche un mouchoir moisi qui ressemblait plutôt à un licou en décomposition, et s'en frottant le front de toutes ses forces.