— Je n'en ai pas d'autre que celui-ci (et il levait son bâton vers le soleil), et quelquefois la nuit un astre plus doux pour diriger mes pas; mais en ce moment il se repose.
— Est-ce que vous venez de faire un long voyage?
— Bien long et bien fatigant, répondit-il en secouant la tête; fatigant, on ne peut plus. Tiens! je viens de heurter avec mon bâton la margelle de votre puits… Faites-moi donc le plaisir de me donner un verre d'eau, madame?
— Pourquoi m'appeler madame? répliqua-t-elle. Je ne suis pas plus riche que vous.
— C'est que vous avez la parole douce et distinguée, voilà pourquoi; la bure ou la soie sont tout un pour moi, quand je ne peux les toucher. Je ne puis pas juger les gens à leur mise.
— Tournez par ici, dit Barnabé, qui était sorti du jardin à sa rencontre. Donnez-moi la main. Vous êtes donc aveugle, et toujours dans l'obscurité, hein? N'avez-vous pas peur de l'obscurité? Est- ce que vous n'y voyez pas un tas de figures qui marmottent je ne sais quoi en faisant des grimaces?
— Hélas! répliqua l'autre, je n'y vois rien du tout. Que je veille ou que je dorme, jamais rien.»
Barnabé regarda ses yeux avec curiosité; il les toucha da ses doigts, comme aurait pu le faire un enfant indiscret, en le conduisant à la maison.
«Si vous venez de si loin, dit la veuve allant au-devant de lui à la porte, comment avez-vous pu trouver votre chemin tout le long de la route?
— J'ai toujours entendu dire que le temps et le besoin sont de grands maîtres: ce sont bien les meilleurs, dit l'aveugle en s'asseyant sur la chaise vers laquelle l'avait conduit Barnabé, et posant son bâton et son chapeau à terre sur le carreau. Mais, c'est égal, puissiez-vous, vous et votre fils, vous passer de leurs leçons! Ce sont de rudes maîtres.