— Avec tout cela, vous vous êtes écarté de la route? dit la veuve d'un ton de compassion.
— Cela se peut bien, cela se peut bien, reprit-il avec un soupir, et cependant aussi avec une espèce de sourire dans ses traits. C'est très probable. Les poteaux et les bornes militaires ne me disent rien, vous comprenez, je ne vous en suis que plus obligé de me procurer une chaise pour me reposer, et un verre d'eau pour me rafraîchir.»
En même temps il leva le pot à l'eau vers sa bouche. C'était de belle et bonne eau, bien claire, bien fraîche, bien appétissante; mais avec tout cela il fallait qu'il ne la trouvât pas à son goût, ou qu'il n'eût pas bien soif, car il ne fit qu'y tremper ses lèvres et remit le pot sur la table.
Il portait, suspendue à une longue courroie autour de son cou, une espèce de sacoche ou de bissac à mettre de la nourriture. La veuve plaça devant lui un morceau de pain et du fromage; mais il la remercia en disant que, grâce à quelques âmes charitables, il avait déjeuné le matin, et qu'il n'avait plus faim. Après cette réponse, il ouvrit son bissac pour y prendre quelques pence, la seule chose qu'il parût y avoir dedans.
«Voulez-vous bien me permettre de vous demander, dit-il en se tournant du côté où Barnabé se tenait, les yeux fixés sur lui, à vous qui n'êtes pas privé du don précieux de la vue, si vous ne voudriez pas aller m'acheter avec cela un peu de pain pour me soutenir en route. Que Dieu répande ses bénédictions sur les jeunes pieds qui vont se déranger pour venir en aide à la misère d'un pauvre aveugle!»
Barnabé regarda sa mère, qui lui fit signe qu'il pouvait accepter la commission, et le voilà parti dans son empressement charitable. L'aveugle, sur son siège, écouta d'un air attentif jusqu'à ce que la veuve ne pût plus entendre les pas de son fils déjà loin, et changeant brusquement de ton:
«Voyez-vous, la veuve, il y a bien des espèces d'aveuglement, il y a l'aveuglement conjugal, madame; celui-là, vous avez pu l'observer par vous-même dans le cours de votre propre expérience et c'est un aveuglement à peu près volontaire, qui se met lui-même la bandeau sur les yeux. Il y a l'aveuglement de parti, madame, et des hommes d'État: celui-là ressemble à celui d'un taureau furieux au milieu d'un régiment de soldats en uniforme rouge. Il y a la confiance aveugle de la jeunesse, qui ressemble à l'aveuglement des petits chatons dont les yeux ne se sont pas encore ouverts à la lumière. Il y a encore cet aveuglement physique, madame, dont je suis, bien malgré moi, un trop illustre exemple. Enfin, madame, il y a cet aveuglement de l'intelligence dont nous avons un échantillon dans cet intéressant jeune homme, votre fils, et qui, malgré quelques lueurs, quelques éclairs lucides, ne peut pas inspirer plus de confiance que des ténèbres absolues. Voilà pourquoi, madame, j'ai pris la liberté de le tenir à l'écart un bout de temps pendant que je vais avoir avec vous un petit entretien; et, comme cette précaution ne peut que faire honneur à la délicatesse de mes sentiments envers vous, je suis sûr, madame, que vous voudrez bien m'excuser.»
Après avoir prononcé ce discours avec des manières élégantes et dégagées, il tira de dessous sa blouse une bouteille de grès plate, la déboucha, et, tenant le bouchon entre ses dents, modifia d'une manière sensible le liquide du pot à l'eau par une infusion plantureuse du breuvage de son cru. Il eut la politesse de le vider à la santé de la veuve et des dames en général; puis, le déposant vide, il fit claquer ses lèvres avec une jouissance manifeste.
«Je suis, madame, un citoyen cosmopolite, dit l'aveugle en rebouchant son flacon, et, si j'ai l'air de me conduire franchement, comme vous voyez, en voilà la raison. Vous vous demandez qui je peux être, madame, et ce que je viens faire ici. Je n'ai pas besoin de mes yeux pour lire cela dans les vôtres; il me suffit de l'expérience que j'ai de la nature humaine pour connaître tous les mouvements de votre âme, comme si je les voyais écrits dans vos traits féminins. Je vais satisfaire immédiatement votre curiosité, madame, immédiatement.»
Là-dessus, il donna une tape sur le plat de sa bouteille, la remit en place sous sa blouse, passa les jambes l'une sur l'autre, se croisa les bras et s'installa bien dans sa chaise, avant de procéder à ses explications.