Ce n'est pas le tout: à la portière de la voiture, l'un d'un côté, l'autre de l'autre, étaient déjà Édouard Chester et Joe Willet: il fallait qu'ils fussent venus par derrière dans une autre voiture, procédé si étrange, si bizarre, si inexplicable, que Dolly n'en était que plus disposée à se bercer de l'idée qu'elle dormait de plus en plus profondément. Mais quand M. Willet apparut aussi… le vieux John lui-même… avec sa grosse caboche têtue et son double menton si copieux que l'imagination la plus téméraire, dans ses conceptions les plus extravagantes, n'aurait jamais rêvé un menton avec de si vastes proportions… alors elle reconnut son erreur, et fut bien obligé de s'avouer qu'elle était, ma foi! bien éveillée.

Et Joe, qui n'avait plus qu'un bras!… Joe, ce joli garçon si bien tourné, si bel homme! Quand Dolly jeta un regard de son côté, et qu'elle pensa au mal qu'il avait dû souffrir, aux pays lointains où il était allé se perdre, et qu'elle se demanda qui est-ce qui avait été sa garde-malade, souhaitant dans son coeur que cette femme, quelle qu'elle fût, l'eût soigné avec autant de bonté et de ménagement qu'elle l'eût fait elle-même, les larmes montèrent à ses beaux yeux, une par une, petit à petit, si bien qu'elle ne put plus les retenir, et se mit à pleurer devant tout le monde, comme une Madeleine.

«Nous voilà tous maintenant, Dolly, lui dit son père avec douceur; nous ne serons plus séparés; courage, ma chérie, courage!»

La femme du serrurier devinait peut-être mieux que lui la cause du chagrin de sa fille. Mais Mme Varden n'était plus du tout la même femme; c'était toujours cela qu'on devait à l'émeute: elle joignit donc aussi ses consolations à celles de son mari, et adressa à sa fille des représentations amicales du même genre.

«Peut-être bien, dit M. Willet senior, en regardant la compagnie à la ronde, peut-être bien qu'elle a faim. Ça doit être ça, soyez-en sûrs… c'est comme moi.»

Le Lion noir qui, à l'exemple du vieux John, avait prolongé l'attente du souper: au delà de tout délai raisonnable et tolérable, applaudit à cet amendement comme à la découverte philosophique la plus profonde et la plus fine à la fois; et, comme la table était toute servie, on se mit au souper à l'instant même.

La conversation ne fut pas des plus animées, et il y avait bien quelques convives qui n'avaient pas un gros appétit. Mais le vieux John ne laissa languir ni l'un ni l'autre, et, si quelqu'un eut ce double tort, il fut bien réparé par le vieux John, qui ne s'était jamais tant distingué.

Ce n'est pas que M. Willet soutint une conversation bien suivie; ce n'est pas par là qu'il brilla au souper; il n'avait pas là un seul de seul de ses vieux camarades d'enfance à «asticoter» et il n'osait trop s'y risquer avec Joe: il avait à son égard quelque vague pressentiment que ce gaillard-là, au premier mot qui ne lui plairait pas, flanquerait par terre le Lion noir et s'en irait tout droit en Chine, ou dans quelque autre région lointaine également inconnue, pour le restant de ses jours, ou au moins jusqu'à ce qu'il se fût débarrassé du bras qui lui restait et de ses deux jambes, peut-être même d'un oeil ou de quelque chose comme ça par-dessus le marché. Le beau de la conversation de M. Willet, c'était une espèce de pantomime dont il animait chaque intervalle de silence, et qui faisait dire au Lion noir, son ami intime depuis longues années, qu'il ne l'avait jamais vu comme ça, et qu'il dépassait l'attente et l'admiration de ses amis les plus émerveillés de son esprit.

Le sujet qui occupait toutes les méditations de M. Willet et qui occasionnait ces démonstrations mimiques, n'était autre que le changement corporel qu'avait subi son fils; il n'avait jamais pu prendre sur lui d'y croire et de s'en rendre raison. Peu de temps après leur première entrevue, on s'était aperçu qu'il s'en était allé, d'un air égaré, dans un état de grande perplexité, tout droit à la cuisine, dirigeant son regard sur le feu de l'âtre, comme pour consulter son conseiller ordinaire en matières de doute et dans les cas embarrassants. Seulement, comme il n'y avait pas de chaudron au Lion noir, et que le sien avait été si bien arrangé par les insurgés, qu'il était tout à fait hors de service, il sortit encore d'un air égaré, dans un effroyable gâchis de confusion morale, et dans son incertitude il avait recours aux moyens les plus étranges pour dissiper ses doutes: par exemple, d'aller tâter la manche de Joe, comme s'il croyait que le bras de son fils était peut-être caché dedans, ou de regarder ses propres bras et ceux de tous les autres assistants, comme pour s'assurer que c'était bien deux, et non pas un, qui étaient le lot ordinaire de chacun, ou de rester assis une heure de suite dans une méditation profonde, comme s'il essayait de se remettre en mémoire l'image de Joe quand il était plus jeune, et de se rappeler si c'était réellement un bras qu'il avait dans ce temps-là, ou s'il avait bien la paire; enfin de se donner une foule d'occupations et d'imaginer une foule de vérifications du même genre.

Se voyant donc, au souper, entouré de visages qu'il avait si bien connus dans son vieux temps, M. Willet reprit son sujet avec une nouvelle vigueur: on voyait qu'il était décidé à savoir le fin mot aujourd'hui ou jamais. Tantôt, après avoir mangé deux ou trois bouchées, il déposait sa fourchette et son couteau, pour regarder fixement son fils de toute sa force, surtout du côté mutilé. Puis il promenait ses yeux tout autour de la table, jusqu'à ce qu'il eût rencontré ceux de quelque convive, et alors il remuait la tête avec une grande solennité, se donnait une petite tape sur l'épaule, clignait de l'oeil, pour ainsi dire, car un clin d'oeil n'était pas chez lui synonyme d'un mouvement rapide: il y mettait le temps; il serait plus exact de dire qu'il se mettait à dormir d'un oeil pendant une minute ou deux. Puis il donnait encore à sa tête une secousse solennelle, reprenait son couteau et sa fourchette, et se remettait à manger. Tantôt il portait à sa bouche un morceau d'un air distrait, et, concentrant sur Joe toutes ses facultés, le regardait, dans un transport de stupéfaction, couper sa viande d'une seule main, jusqu'à ce qu'il fut rappelé à lui par des symptômes d'étouffement qui finissaient par lui rendre sa connaissance. D'autres fois, il imaginait une foule de petits détours, comme de lui demander le sel, ou le poivre, ou le vinaigre, ou la moutarde, tout ce qu'il voyait du côté mutilé, et observait comment son fils faisait pour lui passer ce qu'il lui avait demandé. À force de répéter ces expériences, il finit par se donner pleine satisfaction et se convaincre si bien, qu'après un intervalle de silence plus long que tous les précédents, il remit sa fourchette et son couteau aux deux côtés de son assiette, but une bonne gorgée au pot d'étain qu'il avait près de lui (toujours sans perdre Joe de vue), et se renversant sur le dos de sa chaise avec un gros soupir, dit en regardant les convives à la ronde: