L'effort qu'il avait fait de montrer, en se séparant d'elle, un faux-semblant de gaieté et d'espérance… et c'était la veille seulement qu'ils s'étaient fait leurs adieux… l'avait encore accablé davantage. C'est sous l'empire de ces sentiments qu'il allait revoir Londres pour la dernière fois: il voulait jeter encore les yeux sur les murs de leur vieux logis avant de lui tourner le dos pour toujours.

C'était un voyage qui ne ressemblait guère alors à ce que nous voyons aujourd'hui. Pourtant Haredale en vit la fin, les plus longs voyages en ont une, et il se retrouva sur ses pieds dans les rues de la métropole. Il prit une chambre à l'auberge où arrêtait la malle, et résolut, avant d'aller se coucher, de ne faire savoir à personne son arrivée, de ne plus passer après qu'une nuit à Londres, et de s'épargner la tristesse d'un adieu même avec l'honnête serrurier.

Les dispositions d'esprit auxquelles il était en proie en se couchant ne prêtent que trop aux écarts de l'imagination, aux visions désordonnées. Il le sentait à l'horreur même qu'il éprouva en se réveillant en sursaut de son premier sommeil, et il courut à la fenêtre pour dissiper son trouble par la présence de quelque objet hors de sa chambre, qui n'eût pas été, pour ainsi dire, témoin de son rêve. Cependant ce n'était pas une terreur née de son sommeil cette nuit-là même; elle s'était déjà bien des fois présentée à ses sens, sous mille formes. Elle l'avait hanté souvent au temps jadis; elle était venue le chercher sur son oreiller, toujours et toujours. Si ce n'avait été qu'un objet hideux, un spectre fantastique qui le poursuivît dans son sommeil, le retour de ce cauchemar sous son ancienne forme n'aurait éveillé chez lui qu'une sensation de crainte momentanée, qui aurait passé sitôt qu'il aurait ouvert les yeux. Mais cette vision était impitoyable; elle ne voulait pas le quitter, elle résistait à tout. Quand il refermait les paupières, il la sentait voltiger près de lui. À mesure qu'il s'enfonçait tout doucement dans le sommeil, il savait qu'elle prenait de la force et de la consistance, et qu'elle revenait graduellement à sa forme récente; quand il sautait à bas de son lit, le même fantôme, en s'évanouissant de son cerveau enflammé, le laissait plein d'une crainte contre laquelle le raisonnement et la réflexion dans l'état de veille étaient impuissants.

Le soleil avait déjà paru, avant que M. Haredale eût pu secouer ces impressions. Il se leva tard, mais fatigué, et resta renfermé tout le jour. Il avait envie d'aller ce soir-là rendre sa dernière visite à son vieux manoir, parce que c'était le temps où il avait l'habitude d'y faire une petite tournée, et qu'il était bien aise de le revoir sous l'aspect qui lui était le plus familier. À l'heure qui lui permettait d'y arriver avant le coucher du soleil, il quitta donc l'auberge et se trouva au détour de la grande rue.

Il n'avait encore fait que quelques pas, et marchait tout pensif au travers de la foule bruyante, quand il sentit une main sur son épaule, et reconnut, en se retournant, un des garçons de l'auberge, qui lui dit: «Pardon, monsieur, mais vous avez oublié votre épée.

— Pourquoi me la rapportez-vous? demanda-t-il en étendant la main, sans reprendre encore son arme au domestique, mais en le regardant d'un air troublé et agité.

— Je suis bien fâché, dit l'homme, d'avoir désobligé monsieur, je vais la remporter. Monsieur avait dit qu'il allait faire un petit tour à la campagne, et qu'il ne reviendrait pas de bonne heure; or, comme les routes ne sont pas trop sûres pour un voyageur seul attardé après la brune, et que, depuis les troubles, ces messieurs prennent encore plus qu'auparavant la précaution de ne pas se hasarder sans armes dans des endroits écartés, nous avons pensé, monsieur, qu'étranger à ce pays, vous aviez cru peut-être nos routes plus sûres qu'elles ne sont; mais après cela, peut-être qu'au contraire vous les connaissiez bien et que vous avez sur vous des armes à feu…»

Il prit l'épée, et l'attachant à son côté, il remercia le domestique et continua son chemin.

On se rappela longtemps après qu'il fit tout cela d'une manière étrange et d'une main si tremblante que le garçon resta à le regarder pendant qu'il poursuivait sa route, incertain s'il ne devait pas le suivre pour le surveiller. On se rappela longtemps après qu'on l'avait entendu arpenter à grands pas sa chambre au fort de la nuit; que les domestiques s'étaient entretenus le lendemain matin de sa pâleur et de sa mine fiévreuse; qu'enfin, lorsque le garçon qui lui avait porté son épée était revenu à l'auberge, il avait dit à un de ses camarades qu'il avait encore comme un poids sur l'estomac de tout ce qu'il avait observé dans ce court intervalle, et qu'il avait peur que le gentleman n'eût l'intention de se détruire et qu'on ne le vît jamais revenir en vie.

M. Haredale, à peu près sûr que son trouble avait attiré l'attention du domestique, en se rappelant l'expression de ses traits quand ils s'étaient quittés, hâta le pas, gagna une place de fiacres, et monta dans le meilleur, après avoir fait prix avec le cocher pour le conduire sur la route jusqu'au sentier qui conduisait chez lui à travers champs, et pour attendre son retour auprès d'une maison de plaisance qui se trouvait à une portée de fusil loin de là. Il ne tarda pas à arriver à sa destination, et descendit pour faire le reste du chemin à pied. Il passa si près du Maypole qu'il pouvait en voir la fumée monter au-dessus des arbres, pendant qu'une bande de pigeons… sans doute de ses vieux habitants avant l'incendie… déployant gaiement leurs ailes pour retourner au colombier, lui cachait la vue du ciel. «La vieille maison va me rajeunir, dit-il en regardant de ce côté, et il y aura là un gai foyer sous son toit couvert de lierre. C'est toujours une consolation de penser que tout n'est pas ruines dans le voisinage. Je serai bien aise d'avoir au moins un tableau moins morne et moins sombre où reposer mon esprit.»