Il reprit sa marche, en dirigeant ses pas du côté de la Garenne. Quelle belle soirée, claire, calme, silencieuse! pas un souffle de vent pour agiter les feuilles, rien que les sonnettes monotones des agneaux qui tintaient dans la campagne, et, par intervalles, le beuglement lointain du bétail ou l'aboiement des chiens du village. Le ciel était rayonnant de la gloire adoucie d'un soleil couchant; sur la terre, comme dans l'air, régnait un profond repos. Telle était l'heure à laquelle il arriva à ce manoir abandonné qui avait été si longtemps sa demeure, et il se mit à regarder pour la dernière fois ses murs noircis par la flamme.
Les cendres du feu le plus ordinaire donnent toujours à l'âme une émotion mélancolique, car elles portent en elles un souvenir de quelque chose qui a été vivant et animé, et qui n'est plus maintenant qu'une inerte, froide et odieuse poussière, une image de mort et de destruction, qui attire malgré nous notre sympathie. Mais combien sont plus tristes encore les restes épars d'une maison qui fut la nôtre, consumée par l'incendie, le renversement du grand autel domestique, où les plus mauvais d'entre nous célèbrent quelquefois le culte secret du coeur, et où les meilleurs ont offert de si nobles sacrifices et accompli de tels actes d'héroïsme que, s'ils étaient enregistrés dans l'histoire, ils forceraient les temples les plus orgueilleux de l'antiquité, avec leurs fanfaronnes annales, à rougir devant eux!
Il s'arracha à ses méditations profondes pour se promener à pas lents autour de la maison. Il commençait à faire noir. Il avait déjà presque achevé le tour des bâtiments, quand il poussa une exclamation à demi étouffée, tressaillit et se tint coi. Appuyé dans une attitude tranquille, le dos contre un arbre, et contemplant les ruines avec une expression de plaisir… de plaisir si vif que, malgré son indolence habituelle, la surveillance qu'il savait si bien exercer sur ses traits, sa joie éclatait sur son visage, libre de toute contrainte et de toute réserve… oui, devant Haredale, sur sa propre terre, et triomphant encore comme il avait triomphé de toutes les infortunes, de toutes les contrariétés de son ennemi, se tenait l'homme au monde dont l'autre pouvait le moins supporter la présence, n'importe où, mais surtout là.
Quoique son sang se révoltât contre cet homme, quoique sa rage bouillonnât si violemment dans son âme, qu'il l'aurait volontiers frappé roide mort, il eut assez de puissance sur lui-même pour se retenir et passa sans dire un mot, sans jeter un coup d'oeil de son côté. Oui, et il allait continuer, il ne se serait même pas retourné, car il voulait résister au diable qui troublait sa cervelle par d'affreuses tentations (et ce n'était pas un effort facile), si cet imprudent ne l'avait pas lui-même engagé à s'arrêter; et cela avec une voix de compassion affectée qui le rendit presque fou, et lui fit perdre en un instant toute la patience qu'il avait voulu garder malgré son angoisse… la plus poignante, la plus irrésistible de toutes les angoisses.
Aussitôt, réflexion, raison, pitié, clémence, tout ce qui peut aider à contenir la rage et le courroux d'un homme stimulé par la vengeance, tout cela s'envola au moment même où il se retourna. Et pourtant il lui dit lentement et avec le plus grand calme… beaucoup plus de calme qu'il n'en avait jamais mis à lui parler: «Pourquoi m'avez-vous adressé la parole?
— Pour vous faire remarquer, dit sir John Chester avec son flegme habituel, le drôle de hasard qui nous fait rencontrer ici.
— Oui, c'est un hasard étrange.
— Étrange! c'est la chose la plus remarquable et la plus singulière du monde. Je ne monte jamais à cheval le soir. Voilà des années que cela ne m'est arrivé. C'est une fantaisie qui m'a passé, je ne puis m'expliquer comment, par la tête, au beau milieu de la nuit dernière… Comme ceci est pittoresque!…»
Il lui montrait en même temps la maison démantelée, et ajustait son lorgnon pour mieux voir.
«Vous ne vous gênez pas pour admirer votre oeuvre.».