— Des droits! savez-vous qu'un seul mot de moi…?

— Pourquoi ne continuez-vous pas? répliqua l'aveugle avec calme, après un long silence. Est-ce que vous croyez que je ne sais pas bien qu'un mot de vous suffirait pour faire faire à mon ami le dernier pas de danse qu'il pût jamais faire dans ce monde? Que si, que je le sais bien. Eh bien, après? ne sais-je pas bien aussi que ce mot-là, vous ne le direz jamais, la veuve?

— Vous croyez ça?

— Si je le crois! j'en suis si sûr que je ne veux pas seulement que nous perdions notre temps à discuter cette question. Je vous répète qu'il nous faut nos droits, ou un dédommagement. Ne vous écartez pas de là, ou je retourne à mon jeune ami, car ce garçon- là m'intéresse, et j'ai envie de le mettre en bon chemin pour faire fortune. Bah! je sais bien ce que vous allez dire, ajouta-t- il bien vite; vous n'avez pas besoin de m'en parler, vous me l'avez déjà fait entendre. Vous voulez me demander si je ne devrais pas avoir pitié de vous, parce que je suis aveugle. Eh bien! non. Faut-il, parce que je ne vois pas, que vous vous imaginiez que je dois mieux valoir que ceux qui voient? Et de quel droit? Ne semble-t-il pas que la main de Dieu se manifeste plutôt à me priver de mes yeux qu'à vous laisser les vôtres? Voilà bien votre jargon, à vous autres! Oh! quelle horreur! c'est un aveugle et il a volé; ou bien il a menti; ou bien il a filouté. Voyez un peu la belle histoire! Parce qu'il n'a pour vivre que les liards que vous lui jetez dans sa sébile, le long des rues, il est bien plus coupable que vous qui pouvez voir, travailler, vivre enfin indépendants de la charité d'autrui. Le diable soit de vous! Parce que vous avez vos cinq sens, vous pouvez être aussi vicieux que vous voulez. Parce que nous n'en avons que quatre, et qu'il nous manque le plus précieux de tous, il faut que nous vivions bien moralement de notre infirmité. Voilà la justice et la charité du riche pour le pauvre, comme on l'entend par tout le monde!»

Il s'arrêta là-dessus un moment, et entendant sonner da l'argent dans la main de la veuve:

«Bon, s'écria-t-il, reprenant tout de suite son air posé, voilà qui peut arranger les affaires. Est-ce la somme, dites-moi, la veuve?

— Je veux d'abord que vous répondiez à une question. Vous dites qu'il est près d'ici. Est-ce qu'il a quitté Londres?

— S'il est près d'ici, la veuve, vous comprenez qu'il faut qu'il ait quitté Londres.

— Oui, mais, je veux dire, est-ce pour de bon? Vous savez bien.

— Oui, ma foi! c'est pour de bon. La vérité est que, s'il y était resté plus longtemps, cela pouvait avoir pour lui des conséquences désagréables. C'est la raison qui lui a fait quitter Londres.